From Hell

From Hell

par Sylvie Jacquy
Publié: Dernière mise à jour le

Equipe:
Durée : 123’
Genre:
Date de sortie: 05/03/2002

Cotation:

0 sur 6 étoiles

Si vous avez manqué le début:

Londres 1888, loin des fastes de la grandeur victorienne la nuit tombe sur les rues mal famées de Whitechapel. Dans ce quartier glauque et sordide où grouillent et s'entassent dans la misère et la crasse ivrognes, voleurs, voyous et prostituées, l'une d'elles vient une nouvelle fois de se faire sauvagement assassiner. Egorgeant, éventrant et s'acharnant sur le corps de ses victimes, toutes filles de joie, avec violence et sophistication, ce tueur d'un genre nouveau fait frémir la capitale et alimente les rumeurs les plus folles. Voilà de quoi mettre en émoi non seulement la populace, qui a tôt fait d'inventer la légende de Jack l'Eventreur abondamment alimentée par la presse à scandale, mais aussi les autorités qui confient l'enquête à l'inspecteur Abberline. Aidé par le sergent Godley son plus loyal ami, cet agent de Scotland Yard, intuitif et visionnaire mais aussi camé notoire, comprend rapidement que ces crimes procèdent d'un rituel élaboré et ne peuvent être commis que par un homme lettré ayant de solides connaissances en anatomie et un sang-froid à toute épreuve. Des pubs mal famés aux hautes sphères de la monarchie, ils accumulent les indices et parviennent à gagner la confiance de Mary Kelly, une jeune prostituée prête à les aider dans cette périlleuse et inimaginable histoire.

 

Notre critique:

Comme le temps passe, il y a de cela presque dix ans les frères jumeaux Hugues, deux jeunes blacks de Detroit, révélaient leur rage et leur talent à tout juste 20 ans avec un ghetto-film coup de poing (MENACE II SOCIETY) qui défrayait la chronique sur la croisette Cannoise. Purs produits de la génération rap US, engagés et militants les deux prodiges n’ont jusqu’à présent jamais baissé leur garde même si leur DEAD PRESIDENT (un des rares films a traiter de la situation des soldats noirs au Vietnam) est toujours malheureusement inédit chez nous. Superproduction, casting brillant, film d’époque en costumes, pour ce troisième long métrage, auraient-ils raccroché et les gants? Drogue, prostitution, discrimination sociale, alcoolisme et crime, après tout, entre les taudis des bas-fonds londoniens du 19ème siècle et les quartiers pauvres des mégalopoles américaines d’aujourd’hui, la frontière est bien mince, seule l’époque et la couleur de ses habitants changent. Et puis il faut savoir que tout comme leur interprète principal (Johnny Depp), les deux frangins sont hantés et fascinés depuis leurs culottes courtes par le mythe du plus célèbre et mystérieux serial-killer de tous les temps. Voilà donc quelques arguments qui laissent à penser que cette revisite de la fameuse légende de Jack the ripper leur tenait particulièrement à coeur.

Ayant accumulé des kilos de paperasse sur le sujet depuis de nombreuses années c’est avec minutie et une précision d’horloger qu’ils ont su reconstituer fidèlement et à merveille (et tout ça au beau milieu d’un champ dans les environs de Prague) les moindres détails du Whitechapel de l’époque. Ce souci de réalisme ainsi que le choix de Peter Deming (chef opérateur de Lynch sur ses deux derniers films) sont sans doute pour beaucoup dans l’atmosphère qui se dégage de FROM HELL. Majesté des costumes, décors époustouflants, flamboyance stylistique, chaque image nous enfonce un peu plus dans l’ambiance lourde et vénéneuse du cloaque londonien. Mais voilà, si l’esthétisme audacieux est en tous points est un ravissement pour les yeux, il semble que question scénario les réalisateurs aient eu du mal à digérer et à adapter le roman graphique homonyme dont ils s’inspirent. Pavé aussi dense que monumental l’oeuvre dessinée d’Allan Moore et Eddie Campbell recoupe de façon virtuose toutes les hypothèses jamais émises sur la question dans une intrigue particulièrement complexe s’inscrivant dans un contexte social, culturel et politique. Inutile de dire qu’en deux heures de temps il paraît ardu et délicat de condenser 11 volumes (soit près de 600 pages) réputés difficilement adaptables. Pour essayer de relever l’exploit les jumeaux ont donc fait le choix de simplifier le schéma scénaristique et de s’en tenir principalement à l’enquête criminelle. Alors que la BD dévoilait l’identité de l’assassin dès le départ pour mieux se plonger dans la société de l’Angleterre victorienne et en disséquer les méandres, le film lui préfère jouer sur le suspense et nous balader dans un classique « kicékilézatué » qui tend à s’étirer et à nous ankyloser sur la fin.

A l’image de son personnage principal l’inspecteur Abberline, brave fonctionnaire rondouillard sous la plume et le crayon de Moore et Campbell, transformé en dandy ténébreux sous la caméra d’Allen et Albert Hugues, FROM HELL (titre emprunté à l’en-tête d’une lettre de l’Eventreur) est un film qui opte délibérément pour un choix esthétique et une émotion visuelle. Fascinant dans sa splendeur expressionniste et sa beauté gothique, il ne répond cependant pas à toutes les attentes (et notamment celles des mordus de la BD) face à la richesse et la profondeur de son sujet ici trop tailladé. La légende de Jack de Ripper a encore de beaux jours devant elle et le cinéma de belles occasions de l’adapter.