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83e Mostra de Venise : Jour J

par Eric Van Cutsem
Publié: Dernière mise à jour le

Mercredi 2 septembre 2026. Premier jour du Festival de Venise version 2026. 4 films à voir dont le film d’ouverture de Danny Boyle (28 DAYS LATER, SLUMDOG MILLIONAIRE, TRAINSPOTTING, SUNSHINE) INK que l’on attendait avec une certaine impatience.

8h30. LA RAGAZZA CON LA LEICA (Sala Darsena, Orizzonti)

Note : 3.5 sur 6.

Certain.e.s ont reproché à la 83e Mostra de ne pas avoir suffisamment de femmes réalisatrices en lice.
Est-ce pour cela que le premier film présenté dans la section Orizzonti est clairement un film de femmes défendant les femmes?

Quoiqu’il en soit, c’est donc la documentariste Alina Marazzi qui signe ici son 2e long métrage de fiction basé sur un roman de Helena Janeczek, roman qui raconte un pan de l’histoire de la photo-journaliste pionnière Gerda Taro lors de son passage à Paris en mettant l’accent sur son activisme contre toutes les formes de fascisme et sur sa vie sentimentale bien remplie.

Co-production germano-italienne (avec quelques autres pays européens), LA RAGAZZA CON LA LEICA n’est pas à proprement parler un film féministe. Bien sûr, il met en avant la difficulté d’une femme de se comporter plus comme ce qui soi-disant caractérise les hommes: tête brulée, infidélité chronique, soif d’aventure, etc. Mais il souligne aussi l’activisme de cette femme qui va aller jusqu’au bout de ses convictions pour dénoncer toujours plus en profondeur les régimes totalitaires fascistes où qu’ils se trouvent dans le monde.

Hélas comme beaucoup de femmes de cette époque (ou d’avant celle-là), elle s’est fait éclipser par celui qui était son compagnon de reportage et amant dans la vie, le photographe hongrois Endre Ernő Friedmann, plus connu sous le surnom Robert Capa (fondateur de l’agence Magnum). Après la mort de Gerda, ce dernier s’est approprié de nombreuses photo en y apposant le copiright de son agence Magnum et le sien. Les fabuleuses photos de la Guerre d’Espagne de Gerda (4500 négatifs) avaient été perdues pendant des années et ont heureusement été retrouvées au Mexique en 2007 remettant ainsi en lumière son incroyable travail de photo reporter et d’activiste sur le terrain! Et la replaçant du même coup comme la vraie propriétaire d’une grande partie des photos que s’était approprié Capa.

Vous l’aurez compris, LA RAGAZZA CON LA LEICA n’est pas seulement la biographie romancée de la photographe allemande Gerda Taro ( de son vrai nom Gerta Pohorylle), c’est aussi un film très actuel qui montre en toile de fond comment dans les années 30, le fascisme et le totalitarisme se sont insinués dans toutes les strates de la société de nombreux pays dans le monde. Nous sommes hélas en train de vivre le même phénomène et le futur nous dira si nous avons cette fois-ci été plus vigilants que par le passé.

Enfin, on soulignera l’excellente prestation de Emilia Schüle dans le rôle de Gerda qui donne vie et profondeur à cette femme éprise de liberté et de reconnaissance. On oubliera pas non plus la prestation de Luna Wedler dans le rôle de Ruth (que l’on a vue récemment dans SILENT FRIEND). On vous disait bien que c’était un film de femmes!

11h. INK (Sala Darsena, Film d’ouverture, Venezzia 83)

Note : 4.5 sur 6.

C’était un des premiers films de la compétition attendu à la Mostra et c’était aussi le film d’ouverture. INK de Danny Boyle avec Guy Pearce (THE DOG STARS, THE BRUTALIST), Jack O’Connell (FERRARI, 28 YEARS LATER) et Claire Foy (THE GIRL IN THE SPIDER WEB) dans les rôles principaux raconte comment, en 1969, la rencontre entre Rupert Murdoch, magnat des médias venant de racheter THE SUN, et Larry Lamb, un journaliste des tabloïd, va faire de THE SUN le tabloïd le plus vendu de l’histoire de la presse quotidienne. Elle aura comme conséquence hélas d’ouvrir ensuite la voie à tous les excès de la presse, de la télé ou des réseaux sociaux.

On retrouve avec plaisir dans INK la virtuosité de Danny Boyle, celle qui avait séduit bon nombre de spectateurs dans TRAINSPOTTING. Des cuts nombreux (mais pas trop), une vivacité de la caméra à saisir le détail qui sert l’histoire et maintient la dynamique du récit, des dialogues à double sens déroulés à la Gatling par les interprètes sont autant de qualités que le réalisateur britannique met au service d’une biographie sulfureuse dans laquelle Rupert Murdoch fait office presque de saint face à un Larry Lamb prêt à tout pour être celui qui aura bouleversé le monde des tabloïd anglais.

Guy Pearce reprend un peu son rôle de magnat / mécène qu’il avait dans THE BRUTALIST et cela lui va à merveille tandis que Jack O’Connell se paie le luxe d’un personnage antipathique sans moral (et qui va finir sans amis) et que Claire Foy (Joyce Hopkirk dans le film) dont le personnage rejoint THE SUN à la fois par amour pour Larry et par ras-le-bol de son propre tabloïd THE MIRROR est un rouage essentiel dans la mécanique des interactions entre personnages clés.

INK tient ses promesses à la fois de divertissement sans failles, mais aussi dans sa réflexion sur notre monde moderne en démontrant comment on peut faire de l’audience et toucher plus de personnes en sombrant dans toujours plus d’excès, ce qui rappelle bien évidemment nos chers réseaux sociaux de tous poils que Boyle vise dans un slideshow final qui mélange des unes refusées de THE SUN et des infos autour des réseaux sociaux.

Sa sortie en Belgique est prévue en janvier 2027.

19h30. BUCKING FASTARD (Sala Darsena, Venezzia 83)

Note : 3.5 sur 6.

A 84 ans, le réalisateur allemand Werner Herzog, artiste éclectique, à qui Klaus Kinski doit probablement ses plus beaux rôles (AGUIRRE LA COLERE DE DIEU, FITZCARRALDO) n’a rien perdu de sa verve. Et surtout rien de son amour pour l’étrange!

Herzog annonce la couleur dès le début avec un intertitre annonçant For David Lynch. Tout est dit dans cet intertitre sur le ton qu’il adoptera sur ce film qui met en scène deux sœurs -pas des jumelles- qui font tout ensemble et en même temps, parler, hésiter, se tromper, se promener, … Tout y compris tomber amoureuses de leur voisin interprété par Orlando Bloom. Il y a pire pour tomber amoureux, même si ce dernier va se révéler plutôt du genre volage.

Rooney Mara et Kate Mara

Irrévérencieux, intrigant, BUCKING FASTARD va l’être pendant une bonne moitié du film présentant au spectateur un duo de sœurs comédiennes, Rooney et Kate Mara qui visiblement s’en donne à cœur joie. Le récit, selon Herzog, a été inspiré par l’histoire de deux soeurs jumelles anglaises Freda et Greta Chaplin qui se sont fait connaître dans les années 1980 du fait d’une ordonnance restrictive imposée par un homme avec lequel elles entretenaient toutes deux une relation.

Et puis malheureusement, Herzog semble perdre le fil de son récit à partir du moment où leur entourage essaye de leur apprendre à vivre ensemble sans forcément tout faire à l’unisson. L’histoire faiblit alors en intensité et se termine sur une pirouette compréhensible mais un peu facile.

Dommage car on aurait adoré voir une fin aussi magique et drôle que le début…

21h30. TOO MUCH SUGAR (Sala Casino, Orizzonti)

Note : 3 sur 6.

Producteur, monteur et aussi documentariste, Robert Greene est une personnalité éclectique qui n’aime visiblement pas la norme.

Avec ce TOO MUCH SUGAR, il propose une docu-fiction d’un nouveau genre: il s’attache à un personnage hors du commun Ryan « Holli-Wood » Holliger qui se définit lui même comme charpentier, combattant (en MMA) et père de 6 enfants de cinq femmes différentes, meilleur ami de AccRite, un rappeur, qui vient de perdre son fils de 16 ans dans une fusillade dans une soirée. Et non content de suivre ce personnage et toute sa famille et ses amis, il va proposer à chaque protagoniste d’imaginer le film rêvé dans lequel il voudrait tourner et de les aider à le faire.

Vous avez dit original? Effectivement, cela donne un documentaire très original, hybride, oscillant entre fiction et docu social et psychologique dans lequel l’art peut se révéler être une thérapie en soi (notamment pour le personnage de AccRite).

Greene frappe fort à l’instar de son protagoniste principal et emmène le spectateur sur des sentiers peu explorés dans les documentaires. Si cela se révèle certes une force, l’idée a ses limites notamment lorsque le réalisateur laisse le champ libre aux délires filmés de chacun. C’est parfois drôle mais c’est aussi horriblement potache, voire ridicule ou naïf, et le spectateur risque de se demander dans quel film d’étudiant il a mis les yeux. C’est évidemment un risque assumé par Robert Greene, mais cela rend le film un peu moins accessible.

Une première journée de mise en forme avec déjà quelques bonnes visions à la clé qui montera en puissance demain pour pas moins de 5 films sur la journée. La journée était chaude à Venise (les locaux disent avoir subi une canicule bien rude durant l’été) et la soirée à 29 degrés ne l’est pas moins. Et comme d’habitude, le soleil s’est donc couché sur la lagune…