Wild Horse Nine
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83e Mostra de Venise : Jour J + 1

par Eric Van Cutsem

3 septembre 2026. Alerte jaune sur Venise, le thermomètre va dépasser les 31 degrés aujourd’hui. Pour ma part, je sais que je ne verrai pas beaucoup le jour vu que ce sont 5 films qui m’attendent entre 9h et 22h30. On attend du très bon avec le WILD HORSE NINE avec John Malkovich, Sam Rockwell et Steve Buscemi.

9h00. WILD HORSE NINE (Sala Darsena, Venezia 83)

Note : 5.5 sur 6.

On l’attendait avec impatience et on n’a pas été déçu! WILD HORSE NINE mérite le détour!

En suivant 2 agents de la CIA, l’un, désillusionné et en fin de carrière, qui commence à perdre la boule et qui veut écrire ses mémoires, et l’autre un plus jeune, tueur très efficace souvent attaché aux basses oeuvres de l’agence, le film ne fait pas dans la dentelle. Critique acerbe des actions de la CIA dans le monde, depuis les opérations au Guatémala en passant par l’assassinat de Kennedy, la CIA est clairement la tête de turc du récit écrit et réalisé par Martin McDonagh à qui l’on devait déjà des petites merveilles comme THE BANSHEES OF INISHERIN ou THREE BILLBOARDS OUTSIDE EBBING, MISSOURI.

Mais le clou du film reste le duo Lee et Chris qui fonctionne à merveille. Mettre ces deux protagonistes permet de réaliser un véritable buddy-movie savoureux dans lequel le couple d’acteurs Sam Rockwell et John Malkovich se donnent à fond. Malkovich compose un personnage complètement désillusionné, qui a été autrefois un tueur redoutable de la CIA et dont sa hiérarchie craint une publication de ses mémoires. A la fois délirant et réaliste sur les opérations de la CIA dans le monde, Chris est donc une épine dans le pied de son supérieur MJ, interprété par Steve Buscemi. Quant à Rockwell, ami fidèle qui doit accompagner Chris partout pour récupérer ses mémoires avant qu’il ne les publie, compose un personnage subtil aussi touchant qu’imprévisible.

Le scénario est d’une très grande finesse, chaque détail du récit sert, à un moment ou un autre, une narration sans faille tandis que les dialogues savoureux entre cynisme et humour pur sont des petits chefs d’oeuvre de ce qui se fait de mieux sur le marché. On rit énormément, les anecdotes sont innombrables mais l’histoire ne manque évidemment pas de nous rappeler que la CIA a contribué à renverser des gouvernements et à en mettre d’autres en place (et pas toujours les meilleurs d’ailleurs!).

Il serait étonnant que le film n’ait pas un prix, que ce soit celui d’interprétation pour Malkovich ou celui du meilleur film… A voir!

11h30. NESSUN DOLORE (Sala Darsena, Hors compétition)

Note : 3 sur 6.

NESSUN DOLORE pourrait presque s’intituler: « Que se passe-t-il lorsque un homme fondamentalement gentil se sent coupable de non assistance à personne immigrée ? ». C’est effectivement ce qui est développé dans le nouveau film de Gianni Amelio, réalisateur de HAMMAMET ou de CAMPO DI BATTAGLIA (présenté en 2024 à Venise).

Et cela donne un film pour le moins étrange. Car Amelio entraine son gentil-héros d’emblée sur une pente dramatique et éprouvante pour le spectateur qui assiste à la descente aux enfers -sans réaction aucune- du protagoniste principal interprété par Alessandro Borghi. Comme un fil du destin qui se déroule peu à peu, le malheur et la tristesse vont frapper cet homme sans répit l’amenant à se retrouver dans le même état que les immigrés qu’il laisse envahir son appartement. Se retrouvant à la rue, il sera contraint de loger dans sa petite échoppe de libraire pour survivre.

Nessun Dolore
Alessandro Borghi dans NESSUN DOLORE

Le film dégage une immense tristesse et une impuissance absolue du caractère principal. On ne sait si ce dernier agit par compassion, culpabilité ou tout simplement parce qu’il ne sait pas dire non. C’est ainsi que peu à peu un malaise général s’installe, malaise qui envahit le spectateur et que la fin en demi-teinte ne temporisera pas.

On a l’impression que Amelio et son scénariste Davide Serino, en voulant parler d’immigration ont fait un film quasi religieux sur un personnage qui, à l’instar d’un Jésus Christ, est sur terre pour prendre sur lui tous les pêchés de l’humanité. La dernière scène n’est-elle d’ailleurs pas son chemin de croix?

14h15. MORAGHEB (Sala Darsena, Orizzonti)

Note : 4 sur 6.

Hafizi est un vétéran devenu gardien de prison et vit avec sa famille, 2 filles et sa femme, dans la banlieue de Téhéran. Accusé de corruption par le directeur de la prison, sous pression parce que sa maison va être détruite pour permettre le passage d’une autoroute, Hafizi est soumis à beaucoup de pressions. Ce qu’il ignore encore, c’est que sa fille aînée a décidé avec l’aval de sa mère de partir faire une carrière de mannequin en Turquie.

Film iranien, 4e film du réalisateur Mohsen Gharaie, MORAGHEB montre à quel point la religion et son extrêmisme peut rendre un homme fou au point de finir par enfermer sa femme et ses deux filles dans sa propre maison pour éviter que, Ensi, l’aînée ne s’en aille. Superbe démonstration d’un homme bon au départ sombrant peu à peu dans la folie jusqu’au drame final, le film illustre l’amour d’un père pour sa famille amour perverti par une religion qui laisse peu de place aux désirs des femmes et à leur liberté de corps et d’esprit.

MORAGHEB
MORAGHEB, Ensi et son père ne se comprennent plus.

L’interprétation très fluide et la mise en scène simple et efficace laisse toute la place à la descente aux enfers du père et de sa famille. Le réalisme pointe a chaque moment du récit et rend possible l’inimaginable pour les occidentaux que nous sommes.

La conclusion de MORAGHEB est sans appel: ni l’amour ni la religion ne peuvent être une prison au risque de perdre son humanité, sa raison et sa vie…

17h15. JUPITER (Sala Corinto, Hors compétition)

Note : 1 sur 6.

Difficile de ne pas voir dans ce premier long métrage d’Alexandre Smia, une sorte de copie bon marché de HOUSE OF DYNAMITE de Kathryn Bigelow présenté l’an dernier à Venise tant les 2 sujets sont proches. Le film français jouant sur le contexte de la guerre Ukraine-Russie et du climat de tension existant en Europe s’intéresse en effet également à l’escalade possible d’une guerre nucléaire. Mais à la différence du film de Bigelow, la menace vise évidemment l’Europe et la France, seule puissance nucléaire européenne faisant partie de l’OTAN, est au centre de l’escalade possible, comme les USA était au centre du film américain.

La comparaison s’arrête là. Car à côté de la mise en scène dynamique de Bigelow, JUPITER n’oppose que des débats d’idées, des élaborations de concept et de tendances. Malheureusement pour le film, ces tendances tournent autour d’une seule chose une sur-dramatisation des possibles, une seule vision, celle d’un président qui, juste après avoir été élu, a perdu sa fille. S’est-elle suicidée? Probablement. Pour quelles raisons, on ne le saura pas. Dans tous les cas, est-ce que cela affecte les choix de ce président massif, plus catcheur que politicien ? Probablement. Au fil du récit, on pourrait même se demander si il n’a pas des tendances suicidaires et aimerait bien emporter l’Europe avec lui dans la tombe tant le film ne débat que d’un point de vue, celui de la guerre. Jamais la diplomatie n’est évoquée sauf par le une partie du staff et curieusement par le général en chef des armées.

Jupiter
Jupiter

A ce scénario boiteux et qui manque de subtilité s’ajoute aussi un manque de moyen: on accède au centre de commandement Jupiter (un simple salle de réunion avec quelques écrans) par des couloirs qui font penser à l’accès aux caves d’un immeuble de banlieue. Et chose très étrange, tout ce qui est règlement dans l’escalade nucléaire semble être balayé d’un revers de main de président balèse.

Et malgré une belle palette d’interprètes, Dominique Blanc, Céline Sallette, André Dussolier, Reda Kateb, le spectateur aura beaucoup de mal à s’identifier à quelque chose dans ce huis-clos étouffant qui sonne faux et ne semble pas beaucoup s’inquiéter des processus qui régule les action d’un gouvernement lors d’un processus d’escalade.

19h45. NELSON SAN, ANATA WA HITO WO KOROSHIMASSHITAKA ? (Sala Darsena, Venezia 83)

Note : 3.5 sur 6.

Shinya Tsukamoto est surtout connu des amateurs de films d’horreur avec TETSUO et TETSUO II qui avaient révolutionné le body horror. Il a ensuite fait encore quelques films tournant autour de la même thématique puis s’est tourné plus récemment sur des films de guerre comme KILLING ou L’OMBRE DU FEU.

Cette fois-ci le réalisateur japonais embraye sur une guerre qui a fait d’innombrables victimes tant d’un côté que de l’autre, la guerre du Vietnam. Il aborde celle-ci au travers d’un jeune noir revenu traumatisé de cette guerre atroce et l’on va suivre son traitement psychiatrique ponctué de flashbacks nous montrant les abominations qu’il a commises et qui l’ont mis dans cet état.

Mr. Nelson, Did You KIll People
Mr. Nelson, Did You KIll People

Basé sur une histoire vraie, MR. NELSON, DID YOU KILL PEOPLE suit donc Allen Nelson, le premier homme a avoir subi un traitement psy pour essayer de traiter son PTSD (post traumatic stress disorder) et surtout un des premiers à avoir fait des conférences dans le monde entier (et notamment beaucoup au Japon) autour de l’horreur de la guerre au Vietnam et de l’horreur de la guerre en général.

Avec tout le talent qu’on lui connait pour les films d’horreur, Tsukamoto ne nous épargne aucun détail de cette guerre pendant laquelle les Marines américains ont décimé des villages entiers depuis les vieillards jusqu’aux bébés!

Clôturant en quelque sorte une trilogie sur la guerre, le film, même si il est un peu trop long retrace très fidèlement à la fois les horreurs de la guerre et les effets d’une telle guerre sur les êtres humains qui y participent. C’est donc presque un documentaire essentiel à la compréhension des effets de la guerre en général.

Il est près de 22h30 à la sortie et l’air est toujours chaud sur le Lido tandis que le soleil s’est déjà couché sur la lagune de Venise.