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83e Mostra de Venise : Jour J + 5

par Eric Van Cutsem

Lundi 7 septembre 2026. Nous entamons la 2e semaine du festival avec 4 films dont un documentaire fleuve très attendu de Alex Gibney, MUSK, sur… Elon Musk. 3h55 avec 10 minutes d’entracte. Il fait toujours chaud sur le Lido à Venise, gageons que la salle sera encore plus chaude à l’issue de la projection…

9h00. ARRESTED MEMORY (Sala Grande, Venice Open, Hors compétition)

Note : 3.5 sur 6.

Sabu est un réalisateur japonais souvent qualifié de cyberpunk. C’est surtout un réalisateur qui n’a peur de rien et surtout pas d’essayer, il aime l’amour et l’humour. Il faudrait ajouter qu’il aime aussi l’action, le fantastique, le polar, la comédie, en un mot c’est un réalisateur éclectique qui s’est fait tout seul.

Avec ce ARRESTED MEMORY, nous suivons Lee, un capitaine de police, qui perd peu à peu la mémoire. Selon son docteur, c’est une amnésie temporaire suite au stress mais qui pourrait devenir irréversible. En attendant c’est une sacrée guigne pour ce capitaine très actif qui, après avoir fait foirer une opération complexe qui a vu la mort de ses proches collègues, se voit confier une enquête sur un enlèvement.

ARRESTED MEMORY
ARRESTED MEMORY

Sabu n’a peur de rien. Surtout pas de mélanger drame avec humour et le plus extraordinaire c’est que cela fonctionne magnifiquement. Son cinéma décomplexé, porté par des acteurs qui n’ont aucun problème à passer de la comédie au drame et vice-versa, au milieu des scènes de combat chorégraphiées au millimètre, vous emporte dans un tourbillon divertissant et en même temps intrigant qui fait réfléchir.

Le comique naît d’un décalage et d’un second degré permanent entre le réalisme dramatique que développe le film et certaines situations totalement absurdes. On ne s’ennuie jamais donc dans cet ARRESTED MEMORY qui change souvent les codes du cinéma pour servir une histoire déjà vue, simple mais efficace.

11H00. L’ESTRANEA (Sala Grande, Venezia 83)

Note : 2.5 sur 6.

L’ESTRANEA (THE SPIRAL) est un film italien étrange. Il commence comme un thriller lorsqu’une mère débarque à l’improviste chez sa fille en lui annonçant qu’elle doit lui révéler une information capital sur leur famille, continue comme un film de famille, puis en film fantastique, se terminant presque comme un film apocalyptique. Cela fait beaucoup pour un seul film et, vous l’aurez compris, rend l’exercice du réalisateur Paolo Strippoli et du scénariste Salvatore de Chirico plutôt délicat.

Ce qui est encore plus étrange est que le réalisateur ne semble pas vouloir mentionner dans sa déclaration d’intention que le film a une connotation fantastique. Or même si l’on n’essaye de voir dans ce film la volonté d’une mère d’arriver à combler ses enfants et leur offrir le meilleur de son amour, on ne peut nier que pour y arriver, elle pactise avec le diable (une diablesse en l’occurence puisqu’il s’agit de Valeria Bruni Tedeschi) pour sauver ou aider ses enfants.

L'ESTRANEA - THE SPIRAL
L’ESTRANEA – THE SPIRAL

Et c’est peut-être là une des problématique du film, c’est de ne pas avoir joué à fond la carte d’un fantastique assumé, un fantastique subtil qui n’aurait pu se dévoiler que par des petites touches. Ici on a vraiment l’impression d’un film hybride et d’une volonté qui manque de clarté sur le sens à donner au film.

Il n’en reste pas moins que la prestation de Jasmin Trinca (vu dans SUCCEDERA QUESTA NOTTE au même festival de Venise) rend bien la spirale de la folie dans laquelle s’enferme son personnage de mère aimante. Le reste du casting est lui aussi à la hauteur. Enfin, la mise en scène se veut plutôt dynamique et parfois inventive conférant au film certaines qualités qui compensent sans doute un peu les manquements du scénario.

16h30. UNE FEMME AUJOURD’HUI (Sala Perla, Giornate degli autori)

Note : 3.5 sur 6.

Robert Guédiguian est un réalisateur attachant. Depuis son MARIUS ET JEANNETTE en 1997, il n’a eu de cesse de faire des films où l’humanité est au premier plan. Jouant sur un cinéma direct, très premier degré, Guédiguian réussit à imposer un style. Parfois naïf mais toujours dans l’émotion, son cinéma est social et politique bien sûr.

Avec son UNE FEMME AUJOURD’HUI présenté à Venise dans la section Giornate deglinguante Autori, il montre une fois de plus toutes les qualités de son cinéma. Le revers de la médaille est aussi présent forcément: parfois les situations semblent tomber abruptement dans le récit. Ses personnages sont parfois hors sol (comme ce voisin voyeur et gentil à la fois, joué par Jean-Pierre Darroussin.

UNE FEMME AUJOURD'HUI
UNE FEMME AUJOURD’HUI avec Ariane Ascaride et Marilou Aussilloux

L’actrice Marilou Aussilloux est donc cette Juliette, femme d’aujourd’hui, une employée dans une boite de finance où elle gère les fusions/acquisitions. Inutile de dire qu’elle est sure d’elle et qu’elle sait rabattre le caquet de ses collègues masculins qui se montrent un peu trop pressants. Jusqu’au jour où après une fête, rien ne se passe comme prévu avec Hervé, un de ses collègues. Et là son monde bascule, elle se remet en question.

C’est peut-être à ce moment-là précis de la remise en question de Juliette que le cinéma de Guédiguian montre ses limites: comment cet « executive woman » peut-elle basculer comme cela sans se battre jusqu’au bout? Comment sombre-t-elle sans reprendre son destin en main?

Heureusement, à nouveau, la sensibilité et les émotions véhiculées par le récit permettent au réalisateur marseillais de nous faire croire à cette histoire et de nous embarquer quand même dans les choix de Juliette. C’est ça aussi le miracle du cinéma de nous emporter dans des chemins où parfois la raison du spectateur refuse d’aller.

19h30. MUSK (Sala Perla, Venice Open, hors compétition)

Note : 5 sur 6.

Pour traiter d’un personnage comme Elon Musk, il fallait un stakhanoviste du documentaire, le gars capable de faire CITIZEN K ou ENRON: THE SMARTEST GUYS IN THE ROOM et de produire BIBI FILES. J’ai nommé Alex Gibney qui a été récompensé par un Oscar pour son documentaire TAXI TO THE DARK SIDE.

Et cela donne MUSK, un documentaire fleuve de 3h45 avec en sus 10 minutes d’entracte qui brosse un portrait complet du milliardaire le plus riche du monde, un homme autant détesté par beaucoup qu’adulé par certains qui n’ont de cesse de crier au génie. Comme Gibney n’a jamais eu la possibilité d’interviewer Musk, il a donc pris la décision de faire parler un deep-fake de l’homme d’affaire le plus puissant de la planète en utilisant exclusivement des phrases qu’il a prononcées un jour ou l’autre. Il s’est aussi amuser à mettre en jeu vidéo certaines des faits d’arme les plus marquants du personnage.

Et au lieu de laisser la parole au Musk qui ré-écrit sans cesse sa propre histoire, Alex Gibney s’est acharné à décortiquer tous les multiples détails qui brossent un portrait fondamentalement différent de celui que Musk a réussi à imposer au monde. Ici, nous ne sommes plus face à Musk le génie, Musk l’ingénieur, nous sommes face à un homme qui n’a pas terminé ses études supérieures, qui n’est pas l’ingénieur qu’il prétend être. Alors qu’il est surtout un talentueux financier qui a réussi à escroquer de l’argent au gouvernement américain pour financer ses entreprises privées en répondant aux conditions du succès dans ces entreprises sans pour autant ne jamais avoir un réel succès (ex le plus flagrant: le remplacement des batteries en quelques minutes dans des soi-disant stations pour Tesla qui n’étaient pas fonctionnelles).

Pendant près de 4h, Gibney va donc révéler les dessous de l’empire Musk ou comment escroquer le monde entier pour mieux financer ses idées tout droit issues de la science-fiction. Depuis les femmes « breeders » à qui il fera porter ses enfants sous couvert de NDA drastiques en passant par les innombrables accidents qui ont émaillé la soi-disant conduite autonome de ses Teslas promise en 2018 et en finissant par ses excès au DOGE, dans le rachat de Twitter ou dans son IA Grok (avec le déshabillage de jeunes enfants grâce à l’IA), le réalisateur ne laisse rien passer et l’on sort de ce documentaire épouvanté par le pouvoir planétaire d’un escroc absolu.

La meilleure référence et illustration du danger que constitue Musk pour la planète est sans doute de voir (ou de revoir) le film de 1936 « THE MAN WHO COULD WORK MIRACLES »…

Il est 23h30 passé. Le documentaire sur Musk est un portrait clairement à charge qui ne fait pas dans la surcharge. Tout est vrai. Et cela rend encore le retour à la réalité plus difficile. Et il fait toujours chaud alors que le soleil se couche comme d’habitude sur la lagune…