Propos recueillis par Kévin Giraud

Jérôme Branders, vous êtes le directeur du cinéma Aventure, pouvez-vous nous raconter l’histoire de celui-ci?
Au delà de l’aventure qui a recommencé depuis dix ans, l’Aventure est un des plus vieux cinémas de Bruxelles. En 2010, celui-ci a rouvert sous l’impulsion de plusieurs acheteurs privés. Ils se sont rassemblés pour investir dans le complexe à l’abandon, pour l’équiper en matériel numérique, et c’est ainsi que l’aventure de l’Aventure a recommencé. Cela fait donc dix ans que ce petit cinéma de trois salles confortables, orienté public Art & Essai, a rouvert. Les débuts n’ont pas été faciles bien sûr, mais au fil du temps nous avons su nous reforger un public et construire une base de spectateurs toujours fidèles, malgré les événements de ces derniers mois.

Une fidélisation qui réussit également grâce à votre programmation, qu’est-ce qui fait votre ADN, et comment choisissez-vous vos films?
L’idée maîtresse est d’essayer de pouvoir contenter l’ensemble de nos publics, tout en ayant seulement trois salles. C’est à la fois une contrainte et une richesse, et c’est ce qui donne la très grande variété de films programmés. Nous diffusons pas loin de 500 films par an, ce qui est énorme compte tenu de notre nombre de salles. À Bruxelles et en Belgique, on est connus notamment pour notre programmation documentaire, nous avons un public régulier qui vient spécifiquement voir ces films. Nous programmons également des blockbusters, comme Tenet cette année qui était un peu « le film à avoir » à la réouverture, mais nous ciblons toujours ce qu’on pourrait appeler des blockbusters « intelligents ». Et enfin, notre programmation se constitue bien sûr de nombreux films Art & Essai, pointus et variés pour contenter tous les publics. Au-delà des projections, nous souhaitons autant que possible pouvoir proposer une plus-value à nos films. C’est dans ce cadre que nous organisons régulièrement des débats, des rencontres, des concerts, des animations. Tout ce qui peut nourrir la sortie en salles des films nous intéresse, pour aller au-delà de la simple séance.

Cette programmation, c’est quelque chose que vous construisez en équipe ?
À l’Aventure, tout est construit en équipe ! Nous sommes trois pour tout gérer. Je suis le programmateur, mais tout le monde est impliqué dans le projet, et nous connaissons notre public chacun à notre manière. De mon côté, je ne m’occupe plus trop de la caisse et du bar, mais mes collègues qui sont présents en permanence au cinéma rencontrent tous nos publics. Nous communiquons beaucoup les uns avec les autres autour de nos envies, de nos projets, et des films que l’on choisit de montrer. On a beau ne pas être nombreux, donc sans forcément avoir la possibilité d’aller en festival pour découvrir les films, on arrive quand même à dénicher des pépites en dehors des circuits. Des oeuvres qui ne sont pas encore distribuées en Belgique par exemple. Avec Boris et Tanguy, les deux autres membres de l’équipe, on échange sur nos idées, on se passe des liens, on ajuste notre programmation à l’actualité. Tout ça nous permet de sortir des sentiers battus pour proposer quelque chose de plus.

Vous accueillez régulièrement des festivals, dont des festivals de documentaire à l’Aventure. Ça fait aussi partie de cette envie de montrer une autre facette du cinéma ?
Oui, ça va toujours dans le sens de notre projet d’un cinéma « pour tous », ce qui signifie également travailler avec tout le réseau socio-culturel bruxellois et collaborer avec des festivals toute l’année. Millenium 2020 vient de se terminer et on devait accueillir le Pink Screens et le Cinemamed ce mois-ci. Vu le contexte, ils n’auront pas lieu, mais nous espérons à nouveau pouvoir les accueillir dès janvier. En temps normal, on encourage et on soutient ce genre de collaboration, cela nous permet de rencontrer tous types de public et tous types de films, et de proposer un maximum de contenus différents.

Il y a quelques années, j’avais découvert Adieu au Langage dans votre cinéma. Ce film était à la fois Art et Essai et innovation technologique avec la 3D. Cette combinaison de l’art et essai, avec la meilleure technologie, c’est quelque chose qui vous tient à coeur ?
Même si l’exemple de la 3D n’est pas le plus évident, oui bien sûr. On vient d’avoir un documentaire, Cunningham, qui devait être projeté en 3D durant les semaines à venir. Mais il faut bien dire que c’est assez rare. La technologie 3D est en train de passer, et pour l’Art et Essai ça a été assez anecdotique, on peut compter les films sur les doigts d’une main. Cela étant dit, avoir cette possibilité-là nous a bien servi. Sur des films plus grand public comme Gravity notamment, un film qui vaut la peine d’être découvert dans cette version. Pina de Wim Wenders, ou encore Hugo Cabret sont d’autres exemples de ce cinéma 3D « d’auteur », mais cela reste rare il faut bien l’avouer.

Quel est votre meilleur souvenir à l’Aventure, depuis ces dix ans d’existence?
L’une de mes expériences les plus incroyables a été autour du documentaire Searching for Sugar Man. Nous avons réussi à obtenir l’autorisation de diffusion en 2011, alors que l’Aventure n’était encore vraiment pas très connu ! Pour vous donner une idée, nous étions à peine à 20.000 entrées par an, maintenant on passe les 80.000. On a projeté ce film dans la salle 3, notre plus petite salle, qui était déjà équipée en numérique mais avec un simple projecteur Blu-Ray « Theatrical ». Pas les meilleures conditions, et pourtant le film est resté plus d’un an à l’affiche, c’était incroyable. Les gens venaient de partout en Belgique pour le voir ! En sortant de la salle, les gens applaudissaient, puis fonçaient acheter le vinyle chez Caroline Music, avec qui on avait un partenariat. Le disquaire nous appelait tous les jours, c’était impressionnant. L’engouement était bien réel, et ça a été très agréable de vivre cette expérience au début de notre exploitation.

Avec la crise sanitaire actuelle, et les fermetures que cela entraîne, comment réussissez-vous à garder le contact avec votre public, et comment pouvons-nous vous soutenir ?
À l’heure actuelle, nous proposons déjà une newsletter, et nous gardons contact avec notre public via nos réseaux sociaux Facebook et Instagram. Nous devons encore définir clairement comment nous allons nous organiser durant ce deuxième confinement, et comment mettre cette période à profit malgré tout. Un cinéma normalement, c’est toujours ouvert, donc nous prévoirons évidemment des choses pour animer notre communauté, mais nous allons aussi en profiter pour faire un break. Cela nous permettra peut-être des rééquipements techniques, chose qu’on ne peut pas faire, ou plus difficilement, dans une période d’ouverture habituelle.
Pour le soutien, c’est encore à confirmer, mais nous relancerons sûrement un système de carte de membre qui donneront droit à un tarif préférentiel à la réouverture. Cela avait bien fonctionné au printemps. Le public nous avait suivi, et on espère qu’ils nous suivra à nouveau.

L’entrevue est également disponible sous format podcast! N’hésitez pas à la consulter ici:

A propos de l'auteur

Après avoir étudié le cinéma, son passé, son présent et son futur, écrit désormais pour partager cette passion du Septième Art. En attendant, dévore bouquins, séries, docus, court et long-métrages entre autres, et en parle sur la toile et ailleurs dès qu'il trouve les mots.