Propos recueillis par Kévin Giraud

Alors que le mois de Novembre continue à nous amener son lot de grisaille, c’est pleine d’entrain que Clara Léonet, co-responsable du Kinograph, répond à nos questions sur la genèse de ce « cinéma de quartier » comme elle aime l’appeler. Un lieu tout jeune mais qui déjà rayonne dans le paysage ixellois, de par les nombreux projets portés par son équipe, et de par son public, fidèle au rendez-vous malgré les conditions difficiles de l’année 2020.

Clara Léonet bonjour, vous êtes co-responsable du cinéma Kinograph avec Thibaut Quirynen, est-ce que vous pouvez nous raconter la genèse de ce projet ?
Le Kinograph est un cinéma assez récent, puisque nous avons ouvert en mai 2019. À l’origine de ce cinéma, il y a d’abord une coopérative, cinéCité, née en 2017. Notre constat était qu’à Bruxelles, les salles sont principalement en centre ville, et qu’il reste assez peu de cinémas de quartier, hormis le Stockel par exemple. Parallèlement à cela, de nombreuses villes d’Europe ont vu fleurir ces dernières années de nouveaux cinémas visant un public très local, et qui se veulent vraiment des lieux de rencontre, au-delà de la simple séance. Souvent, ce sont des institutions qui prônent l’échange, la participation citoyenne, et c’est ce que nous avons eu envie de mettre en place. Entre 2017 et 2019, date où le Kinograph a ouvert, nous avons fait beaucoup de prospection pour trouver le lieu adéquat à l’ouverture de cette salle. Notre implantation actuelle est un projet éphémère, mais cela nous a malgré tout pris beaucoup de temps pour trouver un endroit qui pouvait nous accueillir et qui correspondait à notre projet. Entre temps, nous avons eu l’occasion d’organiser quelques événements cinéma dans la ville, des projections en plein air notamment, mais aussi une projection dans une église, ou dans une piscine (!). Ce sont ces premières expériences qui nous ont permis de nous familiariser avec notre public, et dans la foulée de récupérer la salle du Kinograph actuelle, dans les anciennes casernes d’Ixelles. Les travaux de réhabilitation de la zone pilotés par l’ULB, la VUB et la Région Bruxelles-Capitale débuteront en 2021 normalement, mais dans l’entrefait la Région voulait déjà relancer une occupation du lieu, une redynamisation sous forme d’occupation temporaire. C’est ainsi que nous avons fait la rencontre de notre Kinograph, ancienne salle de projection des gendarmes, où nous resterons jusqu’au moins juin 2021.

Vous définissez votre programmation comme accessible et audacieuse, avec la possibilité pour le public de s’impliquer dans celle-ci, vous pouvez nous en dire plus ?
Dès le début, il y avait cette envie d’impliquer les spectateurs dans le Kinograph dans notre approche. On aime bien se définir comme cinéma de quartier, plutôt qu’un cinéma Art & Essai. Notre programmation comprend certes nombre de ces films, mais pas que, on aime également remontrer des classiques, des films des années 80, ou des films plus « grand public » comme Tenet ou Joker, mais toujours dans le but de toucher le public local. Ces « blockbusters » nous permettent de toucher un public plus large, qui va moins souvent au cinéma peut-être, mais à qui nous ferons découvrir un nouveau lieu, et peut-être une nouvelle programmation s’ils reviennent par la suite. A côté de ces oeuvres, nous programmons aussi des films abordant la transition sociétale que ce soit économique, sociale, écologique comme avec le festival Alimen’terre, et nous avons aussi une programmation « jeunes publics » les dimanches. Au niveau du participatif, nous avons expérimenté en 2019 en créant un « club de prog’ » avec des cinéphiles lambda. L’idée était de pouvoir définir avec eux une partie de nos projections, et cela nous a aussi permis de les impliquer en les plongeant dans le quotidien de vrais programmateurs de cinéma, avec les défis et les questions que posent cet exercice. Ce volet participatif compte énormément pour Thibaut et moi qui sommes certes aux commandes de l’association, mais aussi au guichet, au bar, c’est nous qui tenons le cinéma, avec l’aide des bénévoles bien sûr. C’est toujours un plaisir de rencontrer les spectateurs et de pouvoir échanger avec eux. C’est aussi dans ce genre de moments qu’on peut recevoir des propositions de films, des suggestions. Notre public nous connait et sait très bien qu’il peut nous approcher dans cette optique. En fonction, on compare les retours de nos spectateurs, de nos réseaux sociaux, et on prend les décisions en conséquence. C’est grâce à un sondage réalisé sur Instagram que nous avons décidé de projeter Tenet, par exemple ! Cette année, nous avions pour objectif de réitérer le « club de prog’ » avec des étudiants dans le cadre du projet européen « Cinemas as innovation hubs » cogéré avec deux autres cinémas français et hollandais. Il devait commencer au mois d’octobre, c’est en pause pour le moment mais on espère tout de même pouvoir développer ce projet rapidement.

Dans votre programmation, vous intégrez également des festivals, des avant-premières belges, comment choisissez-vous les événements auxquels vous participez ?
Les choix viennent à la fois de nos demandes, mais aussi des propositions des distributeurs ou des festivals. On organise aussi des sorties exclusives en Belgique, comme le film belge Braquer Poitiers de Claude Schmitz déjà prévu en France mais pas chez nous. Quoi qu’il en soit, on essaie toujours de programmer un film pour plusieurs séances, pour permettre à notre public de découvrir celui-ci de manière plus flexible. Selon les contextes, ça change pas mal, et on s’adapte aux différentes offres pour aboutir à la programmation qui est la nôtre. 

Quel est votre plus beau souvenir depuis l’ouverture du Kinograph ?
On a justement posé la question à notre public sur les réseaux sociaux depuis la nouvelle fermeture. Ça nous a fait chaud au coeur, car on a pu constater que le cinéma faisait vraiment partie de la vie des gens. Cela nous a replongé dans nos souvenirs aussi, dans les premières rencontres avec notre public, plein de moments d’émotion. De mon coté, je pense que le projet qui m’a le plus porté ces derniers mois, c’est celui qu’on a mené durant le premier confinement, à savoir le ciné-confiné. Ce printemps, on a fait un appel à notre public afin de leur permettre de projeter, eux-mêmes, un film pour leur voisinage. Tout ce qu’il fallait pour participer, c’est un rétroprojecteur de salon, et l’accès à un mur depuis leur fenêtre. De nombreuses personnes se sont signalées, et on leur a construit un petit film d’une vingtaine de minutes composé d’extraits d’autres oeuvres, avec comme consigne de projeter tous le même jour à la même heure. L’idée a été lancée sans prétentions, mais elle a vraiment pris auprès de notre public. Mon collègue et moi-même avons même eu l’occasion d’aller à la rencontre de quelques personnes ayant relayé le projet, et c’était génial de pouvoir découvrir l’ambiance dans ces quartiers. L’idée théorique du cinéma, c’est quand même de partager un moment ensemble autour d’un film, et c’est exactement ce qui s’est passé. 

Super programme ! Au-delà de cette action, comment avez-vous gardé le contact avec votre public durant le premier confinement, et comment peut-on vous soutenir pour la suite ? 
Il y a eu ce gros projet, mais déjà avant nous avions pris contact avec nos bénévoles, qui sont partie intégrante de notre projet participatif d’ailleurs. Ils nous ont proposé leur sélection de « comfort films » pour survivre au confinement, avec de nombreuses oeuvres réconfortantes et « feel good ». Nous avons également lancé notre e-shop en ligne, pour continuer à générer des revenus malgré la fermeture, et notre carte cinq places a eu pas mal de succès. Aujourd’hui, au vu du second confinement, on continue à garder contact avec notre public via les réseaux sociaux, on essaie de les faire rire, de les détendre, et de continuer à les impliquer dans notre projet. La dernière initiative en date, qui arrivera bientôt, c’est un journal numérique de critiques, d’actualités du cinéma, en partenariat avec des étudiants toujours, et des bénévoles. Une alternative à ce « club de prog’ » dont on a déjà parlé. Le meilleur moyen de nous soutenir, ça reste de revenir nous voir dès qu’on réouvre !

L’entretien est également disponible sous format podcast! N’hésitez pas à le consulter ici:

A propos de l'auteur

Après avoir étudié le cinéma, son passé, son présent et son futur, écrit désormais pour partager cette passion du Septième Art. En attendant, dévore bouquins, séries, docus, court et long-métrages entre autres, et en parle sur la toile et ailleurs dès qu'il trouve les mots.