Propos recueillis par Kévin Giraud 

Partout en Belgique, les exploitants ont été contraints à la fermeture. Alexis Lambert, gérant du cinéma l’Écran à Ath, reste tout de même optimiste face à l’avenir. Avec l’appui de la Maison culturelle dont fait partie l’unique salle de l’Écran, et plein de beaux projets sous le coude, il est prêt à partir à la conquête de nouveaux publics dès la réouverture. Une nouvelle interview à la découverte de ce dernier cinéma du bassin de vie athois.

Alexis Lambert enchanté, vous êtes l’animateur-programmateur du cinéma l’Écran, pouvez-vous nous parler de son histoire ?
Le cinéma l’Écran est un cinéma adossé à la maison culturelle d’Ath, qui bénéficie aujourd’hui d’une « action culturelle spécialisée » auprès de la Fédération Wallonie-Bruxelles. L’activité du cinéma a elle débuté dans les années 80 par un ciné-club, des « mercredis du cinéma » qui existent encore, et l’histoire s’est poursuivie jusqu’à aujourd’hui ! Une histoire faite de rebondissements, de différents exploitants privés ou publics. Ce n’est que depuis le début des années 2010 que la maison culturelle a repris intégralement la gestion du cinéma, qui s’intègre dans le projet de son nouveau centre.

Depuis combien de temps exercez-vous cette fonction au cinéma l’Écran?
Je suis arrivé en août 2019, mais je travaille dans le milieu du cinéma depuis plus de 25 ans. Ma carrière a débuté dans la production, puis j’ai fondé ma société de production de documentaires début des années 2000. Nous avons réalisé de nombreux films de commandes pour le ministère de la culture notamment. Après quinze années d’activité, et avec la réduction des subsides côté français, et la réduction des commandes, on a dû arrêter l’activité. Je voulais me réorienter, partager mes expériences et ma passion, et je suis tournaisien d’origine donc déjà avec un pied en Belgique et dans le Hainaut. Quand j’ai vu cette offre, c’est avec plaisir que j’ai sauté sur l’occasion. En un peu moins d’un an, il y a eu pas mal de défis bien sûr, et c’est sans compter la pandémie qui a bouleversé le monde de la distribution des films. Nous avons dû faire face à une première fermeture, puis gérer la réouverture, et nous voici à nouveau fermés pour une période indéterminée.

En tant que programmateur, comment sélectionnez-vous les films, et quels sont les types de séances que vous organisez ?
Ce qu’il faut comprendre, c’est que l’Écran est le dernier cinéma en fonction dans le bassin de vie de Ath. Il faut aller jusqu’à Tournai ou à Mons pour trouver d’autres salles, à plus de 30 kilomètres, et ce sont des multiplexes. Nous devons donc être le relais de l’activité cinéma pour le public de notre région, tout en étant mono-salle. Reprogrammer n’est pas une option, et notre salle comptant 224 places, nous devons donc sélectionner nos films avec soin. Du fait de ces caractéristiques, la programmation que nous construisons est double. D’un côté, une sélection de divertissements « tous publics », et de l’autre une sélection importante de films « culturels », d’Art et Essai, de films à débat qui représentent quand même près de deux tiers de notre programmation annuelle. Niveau fréquentation, nous tournons à un peu moins de 37.000 tickets par an, avec 921 séances de cinéma en 2019. Ceci en comptant bien sûr les séances scolaires, les événements, les séances avec invités que nous organisons dans le cadre de nos missions culturelles.

Quels sont les temps forts de votre année ? Est-ce que vous accueillez des festivals de cinéma ?
Nous sommes même à l’initiative d’un festival, le Pix’Ath, ou semaine de l’image animée. C’est un projet réalisé en partenariat avec le CEC (Centre d’expression et de Créativité) de Ath qui fait partie également de la maison culturelle. Ils organisent un stage d’une semaine pour enfants durant les vacances de Carnaval ayant pour but de réaliser un film en stop motion, encadré par des professionnels de l’animation, et à l’issue du stage les créations sont présentées pendant un weekend dans notre salle. Pour nous, Pix’Ath est également l’occasion de mettre en avant le cinéma d’animation. Nous construisons une programmation spécifique centrée sur l’animation, à la fois pour notre public adulte mais aussi pour les enfants avec des moyen-métrages, et nous en profitons généralement pour proposer un long-métrage récent ou en avant-première pour le grand public. C’est un événement très vivant, avec des rencontres, et beaucoup de découvertes !

Vous organisez de nombreux événements et projections scolaires, comment voyez-vous la place du cinéma et votre rôle à jouer vis à vis des écoles et du public jeune justement ?
Comme dit précédemment, on est le dernier bastion du cinéma dans notre bassin de vie, donc c’est primordial. Nous accueillons en temps normal des enfants des trois cycles, maternelle primaire et secondaire, et nous tentons de les sensibiliser à d’autres cinémas, au-delà des blockbusters. On recherche des films qui ont du sens avec des thématiques qui poussent à la réflexion, mais aussi des oeuvres qui font découvrir d’autres moyens d’expression. Au niveau de l’animation par exemple, on va proposer de la stop-motion, de la pâte à modeler, du papier découpé, etc. Il est important de sensibiliser le jeune public à d’autres techniques, pour leur faire découvrir toute la diversité du cinéma.

Quel est votre meilleur souvenir de séance à l’Ecran depuis votre arrivée ?
En novembre dernier, nous avons participé au mois du doc’ de la FWB via la programmation de Ici, la Terre de Luc Deschamps. Le film traitait de permaculture, et je connaissais personnellement le réalisateur, donc nous avons organisé la séance facilement dès septembre 2019. Par la suite, nous avons reçu de nombreuses propositions de films liées, et notamment Au nom de la Terre d’Édouard Bergeon qui semblait très intéressant, assez porteur. Ath, c’est le pays vert, et programmer ce film avec ses thématiques, la terre et son exploitation, avait beaucoup de sens par rapport à notre région. On décide donc de programmer le film, le projet avance, et on nous propose d’organiser la séance en partenariat avec un syndicat d’agriculteurs, ce qu’on accepte bien sûr car c’était une première pour nous. Et là, surprise totale, la salle est pleine à craquer le soir de la projection! 80% du public était issu du monde agricole, des gens qui ne viennent jamais au cinéma d’habitude. La séance, le débat qui a suivi et les témoignages qui en sont ressortis étaient impressionnants. C’était un moment très poignant, très fort. Deux semaine plus tard, on recevait le réalisateur Luc Deschamps, j’en ai donc profité pour faire la promotion de l’événement et certains sont venus. Ça a été une séance très différente, il y avait des élèves de la Haute école d’Ath issus de la filière agricole, des étudiants agronomes, et des agriculteurs, et le débat a été très intéressant aussi. Un vrai mélange des points de vue entre les pro-bio, les esprits théoriques attachés à la filière traditionnelle, et les agriculteurs déjà en place depuis plusieurs dizaines d’années. C’est un de mes meilleurs souvenirs, seulement quelques mois après mon entrée en fonction.

Comment envisagez-vous la suite, comment gardez-vous contact avec votre public et comment pouvons nous vous soutenir ?
Soutenir les salles, ce n’est pas compliqué. Au niveau des principes qui nous sont imposés par rapport à la crise sanitaire, les protocoles culture sont très stricts et donc le risque est faible, tout est fait dans les règles. Mais pour que le cinéma vive, il faut que le public soit de retour. Chez nous, on a redémarré l’activité le 21 juillet. Ça n’a pas été la cohue, mais l’exploitation n’a pas été mauvaise cet été, on ne peut pas se plaindre. Là où les chiffres des multiplexes étaient entre 25 et 15% de fréquentation, nous on tournait plutôt autour de 45%. On a beaucoup entendu qu’il n’y avait pas de films, ou qu’il n’y aurait plus de films pour l’été, nous avons eu beaucoup de possibilités de programmation auprès des distributeurs indépendants. C’est surtout du côté des majors que la proposition a disparu. En tant que mono-salle, nous avons 60 séances par mois, et les films disponibles nous ont permis d’avoir une programmation de qualité relativement semblable à ce qu’on aurait pu faire en temps normal. Le public n’a pas toujours été au rendez-vous, mais de manière générale cela s’est bien passé. D’autant que nous avons pu constater un renouvellement de public. D’un côté, notre clientèle habituelle, que nous connaissons bien et avec qui nous avions de bons contacts, a quelque peu déserté la salle. Et inversement, nous avons vu débarquer tout un public jusqu’alors inconnu, et ça a créé un brassage, un vrai mélange. Peut-être parce que la programmation des multiplexes ne leur convenait plus, peut-être que le manque de contacts humains dans ces gros complexes leur a déplu, mais en tout cas ils sont arrivés chez nous. De notre côté, nous avons dématérialisé une partie de nos processus, notamment pour les billets en ligne, mais la présence humaine sur place restait importante, et le contact également, à distance bien sûr. Je pense que le futur, quand il viendra, augure de bonnes choses. Si on arrive à capter ce nouveau public, et à retrouver le nôtre, ça ne peut qu’être positif pour la fréquentation de la salle. À Ath, il y a plein de choses en gestation, plein de projets, et on espère pouvoir les mettre en place dès que possible.

L’entrevue est également disponible sous format podcast! N’hésitez pas à la consulter ici:

A propos de l'auteur

Après avoir étudié le cinéma, son passé, son présent et son futur, écrit désormais pour partager cette passion du Septième Art. En attendant, dévore bouquins, séries, docus, court et long-métrages entre autres, et en parle sur la toile et ailleurs dès qu'il trouve les mots.