À l’occasion de la sortie de UMIMACHI DIARY (Notre Petite Sœur) son dernier film présenté en compétition officielle à Cannes, Cinephilia a rencontré le réalisateur Hirokazu Kore-Eda. 

D’où vous est venue l’idée du scénario ?

Je suis un grand fan de la personne qui a écrit le manga originel, Akimi Yoshida. Je lis ses livres depuis plus de 20 ans. J’ai tous ses livres chez moi. Quand celui-là est sorti il y a plusieurs années, je l’ai acheté immédiatement. Juste en tant que fan, lecteur, sans l’idée de plus tard l’adapter. Quand j’ai vu qu’une partie importante de l’histoire était consacrée à une enfant laissée derrière, je me suis dit que ça correspondait bien aux thèmes présents dans mes précédents films. C’était donc une bonne opportunité de pouvoir faire quelque chose d’une personne dont je suis fan tout en faisant quelque chose qui me ressemble.

Tel Père Tel Fils parle, comme le titre l’indique, d’un fils. Notre Petite Sœur parle plutôt d’une fille. Voyez-vous ces deux films comme une seule œuvre sur la famille ?

Dans tous les cas, ça n’a jamais été conscient de le faire de cette manière. En tant que réalisateur je n’ai pas le contrôle total sur le timing de quand les films sont faits ou terminés. Avec le recul, on peut effectivement se faire cette réflexion suite au timing. C’est vrai que les films sont liés ou connectés d’une certaine manière mais, ça n’est pas conscient.

Quelle importance a la famille pour vous ?

(il réfléchit longuement) Si on prend ça comme un objet dont il faut faire le portrait, c’est sûr que c’est important. C’est quelque chose de présent chez moi depuis 53 ans maintenant. Avec les années, les rôles ont changé. D’enfant je suis passé à père. De part cette raison, c’est naturellement devenu un de mes centres d’intérêt principaux. C’est même le point le plus important : la communauté. Au fil de ma vie, je suis membre de différentes communautés. Je peux être sur un plateau et être, avec ma compagnie, dans la communauté du cinéma. La famille en est une autre et c’est la plus importante de toutes.

Lors de la sortie de Tel Père Tel Fils vous avez déclaré que son expérience en tant que père fut une influence. Dans Notre Petite Sœur, le père est absent.

Je n’ai pas vraiment relié ce film à moi-même. Si je devais me mettre dans une position pour garder à l’oeil mes actrices et ce qui se passe, je me mettrais dans la position du père décédé et qui est au paradis en train de regarder ce qui arrive à ses filles, comment elles se comportent. Il y a une certaine responsabilité sans pouvoir prendre part à ce qui se passe puisqu’il regarde tout ça d’en haut. C’est donc une façon de voir les choses très différentes par rapport à mon précédent film.

Aussi bien dans Tel Père Tel Fils que dans Notre Petite Sœur, il y a des personnages seuls. Celui du fils dans Tel Père Tel Fils, celui de Suzu dans Notre Petite Sœur. Aimez-vous particulièrement filmer des personnages un peu laissés sur le côté par la société ?

C’est une question intéressante. Dans certaines de mes films, j’ai consciemment fait le portrait de la société à travers les yeux d’enfants. Dans ce cas ci, avec Suzu, ce n’est pas tout à fait ça. Mais c’est un fait que j’aime parler de laissés pour compte. Pas dans le sens où ils sont laissés en dehors de la société. Ils sont toujours dans la société mais, comme vous l’avez dit, ils sont sur le côté, seuls.

Comment choisissez-vous vos comédiens ?

Il n’y a pas de manière particulière mais plusieurs manières de faire pour différents personnages. Pour ce film, la fille ainée, Satchi, elle était venue dans mon bureau avant ce projet et on s’est dit que ça serait bien de faire quelque chose ensemble un jour. Elle a fait une très belle impression. Elle était habillée de manière très chic, pas vieux jeu pour autant. Quand j’ai commencé à travailler sur ce projet, je me suis souvenu d’elle et de l’impression qu’elle avait faite et je me suis dit qu’elle serait parfaite dans le rôle de Satchi. C’est arrivé comme ça, ce qui est exceptionnel dans mon cas. Les autres enfants, y compris le rôle de Suzu, ont été choisis via des auditions.

Qu’est-ce qui a attiré votre attention dans l’événement qui a inspiré Nobody Knows ?

(il réfléchit de nouveau longuement) J’ai aimé le fait que, le fils ainé de la famille, bien que sa mère l’ait abandonné, il voulait toujours faire en sorte de combler ses attentes. Ainsi, il voulait protéger les autres enfants. On peut en quelque sorte le comparer à la fille ainée dans Notre Petite Sœur. D’une certaine manière, il a abandonné sa propre enfance pour devenir le gardien de ses frères et sœurs. Ce qui m’a particulièrement intéressé c’est : d’où vient ce sens de la responsabilité ? Comment est-ce qu’un enfant peut prendre cette responsabilité ?

On a déjà parlé de l’importance de la famille mais, voulez-vous encore parler de ça dans le futur ou comptez-vous explorer d’autres thématiques ?

Les deux. La famille est encore présente dans certains projets mais j’aimerais également explorer d’autres choses.

Il y a malheureusement peu de films japonais qui sortent ici. Est-ce que le passage par des festivals européens comme celui de Cannes est un passage obligé pour être distribué en Europe ?

Il y a bien entendu d’autres festivals que celui de Cannes mais, si tu peux avoir une première mondiale à Cannes comme point de départ, c’est très important et utile afin de toucher un large public. D’une certaine manière, ça s’arrête là mais c’est un point de départ très important. C’est plus facile d’obtenir une date de sortie après un festival comme celui-là. Je l’ai remarqué pour Nobody Knows et Tel Père Tel Fils.

Avez-vous toujours eu envie de ne tourner qu’au Japon ? Vous n’avez jamais eu l’envie de tourner à l’étranger ?

Oui j’aimerais beaucoup. Mais ce n’est pas tant que j’aimerais tourner en dehors du Japon, c’st surtout que j’aimerais tourner avec des acteurs qui ne sont pas japonais. Dans le monde entier il y a des acteurs avec lesquels j’aimerais travailler un jour.

Qu’es-ce qui vous empêche de le faire ?

La grande barrière est celle de la langue vu que je ne parle que le japonais. La question est donc de savoir comment diriger un acteur dont on ne parle et on ne comprend pas la langue. Pour Hairdoll, il y avait une actrice coréenne. Tant que nous avions le même sens des valeurs, ça marchait. Mais cette barrière de la langue est plus compliquée que ce que je pensais donc c’est un problème mais je n’ai pas abandonné l’idée et je pense que dans le futur je ferai quelque chose de ce genre.

Quels sont vos projets maintenant, si vous pouvez en parler bien entendu ?

Mon rythme a longtemps été d’un film tous les deux ou trois ans mais maintenant, j’ai quasiment terminé le prochain film. C’est un peu comme Still Walking mais à une plus petite échelle.

A propos de l'auteur

Thibault van de Werve

Ce jeune passionné de cinéma, formé entre autres au Festival du Film Fantastique de Bruxelles, affectionne en particulier Steven Spielberg, Terrence Malick et Alejandro Gonzalez Iñárritu. Il écume avec passion les visions de presse et les nombreux festivals belges, où il s'est déjà retrouvé juré (Brussels Film Festival, Festival du Film d'Amour de Mons, Festival du Film Policier de Liège...), tout en officiant par ailleurs pour les pages culturelles de La Libre Belgique.