Présenté en compétition officielle à Cannes, THE LOBSTER sort en salles le 28 octobre. À l’occasion du Festival de Gand, Cinephilia a pu rencontrer Yorgos Lanthimos, son réalisateur.

Quels sont les films qui vous ont inspiré quand vous avez grandi ?

Je ne sais pas. C’est un peu comme un voyage. Quand j’étais très jeune et que j’ai commencé à aller au cinéma, j’ai été impressionné par des films dont vous n’avez peut-être jamais entendu parler avec Bud Spencer et Terence Hill, des westerns spaghettis, des comédies. Il date de la fin des années 70 ou début 80 je pense. Ou les films de Bruce Lee. J’allais voir ce genre de trucs au cinéma avec ma mère. C’était une expérience marquante pour moi. Quand j’étais ado, je faisais des vidéos avec mes amis. En habitant en Grèce, particulièrement à ce temps là, on ne pouvait jamais vraiment imaginer qu’un jeune deviendrait un jour réalisateur parce qu’il n’y avait pas beaucoup de cinémas et il y avait très peu de réalisateurs. En plus ils n’étaient pas très populaires. Quand j’ai commencé à faire des films c’était principalement parce que je me suis dit « Je peux réaliser des films et des publicités et m’en sortir. C’est plus ou moins connecté au marketing, ce que les gens considèrent comme étant un vrai boulot donc, pourquoi pas. » Dès que j’ai commencé mes études de cinéma, c’est là que je suis devenu plus familier avec toutes les sortes de réalisateurs, tomber amoureux d’eux et comprendre que je ne voulais pas faire des pubs toute ma vie et que je voulais faire des films. Je ne savais pas comment ça se passerait parce qu’il n’y avait pas de jeune réalisateur en Grèce à ce moment là. J’ai commencé à faire des pubs. C’est comme ça que j’ai appris tous les aspects techniques et que j’ai commencé à me sentir bien à faire des films sans argent, juste avec des amis. J’ai du payer pour faire ces films parce qu’il n’y avait pas vraiment de soutien pour réaliser, particulièrement pour de jeunes réalisateurs. Ca ne répond pas totalement à votre question mais, je voulais juste dire que je n’ai pas été cinéphile très tôt. Ca a débuté plus tard, quand j’étais à l’école et que j’avais 19, 20 ans. Ca a commencé là. Je suis tombé amoureux des films de Robert Bresson, John Cassavetes, Luis Buñuel. Beaucoup de choses différentes. Stanley Kubrick, j’en ai beaucoup regardé. J’ai découvert beaucoup de choses différentes à différentes périodes de ma vie. Il y a des films que j’ai revus plusieurs fois. Drer, 3 ou 4 films.

D’où vous est venue l’idée du film ?

C’est assez compliqué de répondre à cette question parce qu’il n’y a pas eu un moment où je me suis dit « Voilà, je tiens le truc ». Cela vient d’une manière constante d’observer les choses autour de moi et penser à certaines choses. Pourquoi les choses sont-elles faites de telle manière et pas d’une autre ? Pourquoi les humains se comportent-ils de telle façon ? Je travaille de façon très proche avec mon co-scénariste, Efthymis, nous sommes de bons amis. Le premier film qu’on a fait ensemble est Canine. Dès qu’on a terminé quelque chose, on discute de ce qu’on fera ensuite. « As-tu pensé à quelque chose ? » C’est juste un dialogue permanent entre nous. Il y en a un qui lance une idée et l’autre suit. Un de nous deux a dit « Ca serait marrant si t’étais obligé d’aller dans un hôtel si tu es célibataire. » L’autre a répondu « Oui et il faudrait que ça soit obligatoire et que tu sois arrêté si tu n’y vas pas. » Donc ça s’est construit comme ça. Parfois, en fonction de l’idée de base, on écrit des scènes juste pour voir où l’idée pourrait aller et où ça nous mènerait. A partir de ça, on essaie d’écrire l’histoire entière. C’est donc un processus assez long.

D’une certaine manière on pourrait comparer l’hôtel à Tinder où on est forcé de trouver l’amour. Pensez-vous qu’il y a une grosse pression à trouver l’amour de nos jours ?

Je ne suis pas vraiment intéressé par tous ces trucs de technologie et tout ce que ce domaine a à offrir. Je pense que ces relations et le besoin de trouver l’amour et trouver quelqu’un sont fondamentaux. C’est comme ça avant mais dans le futur ça changera probablement et dans le passé c’était différent. Bien sûr, c’est important pour d’autres choses comme, comment est-ce que ça affecte les relations et les gens ? On n’était plus intéressés par le cœur du problème. Est-ce que le véritable amour existe ? Comment le trouver ? Le sait-on quand on l’a trouvé ? On le réalise ? Qu’est-on prêt à faire pour ça ? A cause de ce problème, il y a de la pression et la société réagit d’une certaine manière, on croit que certaines choses sont normales et que c’est ce qu’on est supposés faire. On a essayé de questionner tout ça et pas seulement la façon dont s’est fait maintenant.

Pensez-vous qu’il y a vraiment une dictature du couple/mariage et une dictature du célibat ?

Oui. Le fait est que, comme je le disais avant, on nous dit d’agir d’une certaine façon. On vit dans un monde où ces choses sont la norme. On apprend que c’est la façon de fonctionner. Immédiatement, ça crée un comportement aussi bien pour les personnes célibataires que pour les couples, pour les familles et ce qu’elles pensent de tout ça. Ce que t’es supposé faire et tu es considéré comme étant un raté si tu restes longtemps seul et tu commences à ne plus croire en toi si tu n’es pas heureux. Ce qui amène la question de savoir comment c’est supposer se passer ou s’il y a d’autres manières. Peut-être qu’on peut être heureux quand on est seul. Y-a-t-il quelque chose de mal à ça ? Heureusement, le public peut commencer à réfléchir à ça et chaque personne a son propre avis sur la question.

 Vous êtes le représentant du cinéma grec « bizarre ». Pourquoi avoir choisi de tourner en Irlande ?

J’ai fait trois films de manière très particulière en Grèce. Comme je vous le disais au début, il n’y a pas vraiment de structure en Grèce qui permette d’aider les réalisateurs d’un point de vue financier et, en plus, il n’y a pas vraiment d’éducation « cinématographique ». On n’avait pas d’aide, pas d’argent donc on était un peu limités. Ce sont chaque fois des amis qui demandent de l’aide à d’autres amis, qui demandent des faveurs en permanence : des acteurs, des voitures, des maisons dans lesquelles tourner,… C’est la seule manière de faire en Grèce. C’est génial pendant tout un temps parce que t’es libre de point de vue créatif, tu peux bosser avec tes amis et tout est assez flexible, tu peux faire ce que tu veux, tu peux le faire tout de suite, en fonction des différentes restrictions bien entendu. Après trois films réalisés ainsi, j’ai senti le besoin d’évoluer, de progresser et de faire quelque chose de différent. La seule façon pour ça, c’était de faire un film en langue anglaise ou un film en français mais, comme je ne parle pas français, l’anglais était le choix le plus évident. J’ai été à Londres et y ai habité pendant 4 ans à développer des projets en anglais. C’est la raison principale pour laquelle on a fait le film là-bas.

C’est la raison pour laquelle vous avez décidé de faire un film sans frontières ? Avec des acteurs venant d’un peu partout. On parle anglais mais aussi français dans le film. On ne sait pas où ça se déroule ni quand.

Je ne pense pas que c’était intentionnel mais je pense que le film et l’histoire réclamaient cela. C’est un monde familier au nôtre mais qui a différentes règles. J’ai pensé qu’il fallait le placer dans un endroit pas vraiment spécifique afin que le spectateur puisse accepter la réalité de cet univers assez proche de ce que l’on connaît. Si cela avait été une ville précise, les gens se seraient demandés pourquoi ça se passer à cet endroit précis, est-ce à cause d’un élément ? Pourquoi cela ne se passe pas ailleurs ? Je pense que c’est plus clair ainsi, qu’on ne sache pas où ça se déroule. Cela ressemble à notre monde mais on ne sait pas si c’est dans le futur ou si c’est un univers parallèle. Cela m’a permis de caster des acteurs du monde entier parce que, dans une société contemporaine comme celle là, il y a des gens du monde entier. Après j’ai réfléchi aux acteurs que j’aimais bien sans me soucier de leur nationalité. Cela n’a pas d’importance, ils pourraient être de n’importe où. Tant qu’ils étaient bons dans le rôle et qu’ils acceptaient…

Y-a-t-il un acteur en particulier pour lequel vous étiez excité de travailler avec ?

Tous. J’ai juste pensé que j’étais très chanceux parce que tous ces gens, je les admire, j’aime leur travail et je voulais travailler avec eux. J’ai eu mon souhait pour la plupart d’entre eux. Cela s’est passé très différemment pour chacun d’eux. Rachel Weisz m’a contacté d’elle-même avant même que je finisse The Lobster parce qu’elle avait vu mon travail précédent. On s’est rencontrés, on s’est appréciés et on s’est dit qu’on devait travailler ensemble. Bien sûr je connaissais ses précédents films. Quand j’ai eu fini le script, je lui ai envoyé parce que j’ai pensé qu’elle serait géniale dedans. Colin, j’ai toujours aimé sa présence, sa sensibilité. J’étais très heureux de travailler avec lui. John C. Reilly il a joué dans des films que j’admire comme ceux de Paul Thomas Anderson, Terrence Malick et bien d’autres encore. C’était un de mes autres souhaits. Léa Seydoux je la suivais depuis quelques années et j’étais très impressionné. Olivia Colman je l’ai vue dans Tyrannosaur. Je l’ai vu à Toronto et j’ai pensé que c’était le meilleur jeu d’acteur que je voyais depuis des années. A ce moment là je n’avais pas encore vu toutes ces comédies qu’elle a faites pour la télé. J’ai d’abord vu Tyrannosaur puis les comédies donc j’ai vu qu’elle savait faire des trucs différents. Je voulais avoir l’opportunité de travailler avec elle. Ben Wishaw c’est un des meilleurs jeunes acteurs anglais. Il était fou. J’ai aussi eu l’occasion de retravailler avec Ariane. C’est toujours agréable de travailler avec des gens avec qui on a créé une relation. Ashley je l’ai connue avec Extras. Ce sont des gens où me suis dit qu’ils seraient bien dans mon film. Et ils y sont.

Pourquoi avoir choisi de tourner dans l’ordre chronologique et avec de la lumière naturelle ? Il n’y avait pas trop de limites à ça ?

Non. Chronologiquement, plus ou moins seulement. C’était facile pour nous parce qu’on logeait à l’hôtel dans lequel nous tournions et la forêt n’était pas très loin. Comme nous étions sur place, c’était facile. Comme l’histoire se passe d’abord dans l’hôtel et dans la forêt ensuite, il nous a semblé logique de d’abord tourner les scènes d’hôtel et puis d’aller dans la forêt. Il y avait des allers retours parce qu’on voit des parties tournées dans la forêt alors qu’on est toujours dans la partie hôtel de l’histoire. Donc tourner dans l’ordre chronologique a été un processus assez logique et facile pour nous. Tourner avec de la lumière naturelle, je préfère ça. Je trouve que ça donne mieux. Ca me permet de me concentrer sur ce que j’estime être le plus important pendant le tournage : les acteurs, comment mettre en place les scènes plutôt que d’attendre pendant une demi-heure que la lumière soit prête. Ca semble très souvent très artificiel. En plus, c’est un peu une obligation en Grèce parce qu’on ne pouvait pas se permettre d’avoir des lumières. Notre expérience de la pub nous a servi et rendu confiance à l’idée de faire le film sans lumières. J’aime cette manière de travailler. C’est la même chose pour le maquillage. Je n’aime pas vraiment le maquillage au cinéma. Si le personnage en a besoin, ok. Mais si c’est pour gommer les imperfections du visage ou le rendre plus ou moins lumineux, je déteste ça. De nouveau, en Grèce, on ne pouvait pas se permettre d’en avoir mais j’aime ça. On en avait sur The Lobster mais cela servait par exemple à indiquer au public où regarder ou cela servait pour la continuité de l’histoire. Donc on en avait et ça a fonctionné comme on voulait.

Pourquoi avoir décidé de changer le physique de Colin Farrell ?

Je trouvais que c’était la seule chose qui ne correspondait pas au rôle. Je savais qu’il serait génial dans le rôle, grâce à toutes ses qualités que j’ai suivies au fil des ans. Mais le physique de Colin ne collait pas au personnage. Le personnage ne pouvait pas avoir un physique si athlétique. Cela clashait avec ce que l’on essayait de faire. Donc on a juste un peu changé son apparence mais c’est quelque chose qu’il a immédiatement compris. La première fois qu’on a parlé, je l’ai mentionné et on est tombé d’accord. Il l’a fait. Il a juste mangé. (rires) Hier, au Q&A après la première à Londres, la première question était « Comment avez-vous grossi ? ». Colin a répondu « J’ai mangé. ». Après quelques autres questions, un autre gars a dit « J’avais la même question mais, pouvez-vous élaborer, nous dire ce que vous avez mangé ? ». Les gens sont fous. Il a juste mangé des burgers, pizzas, de la glace. Il mangeait tout le temps. C’était pénible pour lui. Bon, moi je le fais tout le temps.

On en riait avant l’interview, c’est une question typique de junket mais soit, si vous deviez être transformé en animal, lequel serait-ce ?

Ne vous inquiétez pas, tout le monde demande ça. Hier j’ai découvert que j’avais le même animal que Ben Whishaw. On veut tout les deux devenir des aigles. J’aime ça parce que j’aime voler. Lui je ne sais pas par contre. C’est marrant parce qu’on a tous les deux dit la même chose hier au Q&A.

A propos de l'auteur

Thibault van de Werve

Ce jeune passionné de cinéma, formé entre autres au Festival du Film Fantastique de Bruxelles, affectionne en particulier Steven Spielberg, Terrence Malick et Alejandro Gonzalez Iñárritu. Il écume avec passion les visions de presse et les nombreux festivals belges, où il s'est déjà retrouvé juré (Brussels Film Festival, Festival du Film d'Amour de Mons, Festival du Film Policier de Liège...), tout en officiant par ailleurs pour les pages culturelles de La Libre Belgique.