Après avoir découvert EN GUERRE en Compétition lors du dernier Festival de Cannes, nous avons eu l’occasion de rencontrer son interprète principal, Vincent Lindon sur la terrasse d’Unifrance, l’organisme chargé de la promotion du cinéma français à l’étranger. Alors que Lindon a remporté le prix d’interprétation masculine il y a quelques années, voici qu’il reforme son duo avec Stéphane Brizé. Il ne fait aucun doute que ces deux là s’entendent très bien et font de l’excellent travail ensemble, la réussite d’EN GUERRE, en salles dès mercredi, en est la preuve.

Quand on lui fait remarquer les similitudes entre son personnage dans EN GUERRE et dans LA LOI DU MARCHE, Lindon indique qu’ils sont très différents. « Un ne parle pas, est complètement silencieux, abattu, introverti et résigné tandis que l’autre est rassembleur, combattif, fédérateur et est en guerre. Ce n’est pas le même caractère. Si le metteur en scène n’était pas le même, jamais on ne me poserait cette question. Je sui ravi de vous parler des personnages mais ils n’ont rien à voir. »  A propos du personnage, Lindon indique d’ailleurs à quel point ce fut fatigant de l’incarner. « Ce fut fatigant parce que Stéphane Brizé a voulu tourner en 23 jours afin de mettre les acteurs dans la même urgence que les gens qu’on était supposer filmer

Quand un journaliste lui demande qui représente les acteurs en France, Vincent Lindon répond simplement. «Moi. En France, il n’y a pas de syndicat des acteurs. Acteur est une profession privilégiée et chacun n’a qu’à se débrouiller soi-même. Quand ça marche, c’est formidable mais, quand ça ne marche pas, il faut accepter que ça soit horrible. Si non, ça voudrait dire qu’il y a une sûreté, une sécurité. Quand ça marche, c’est formidable et quand ça ne marche pas, c’est quand même très bien. Si on faisait ça, les artistes seraient de moins en moins bons. Ils n’auraient plus faim et ne seraient plus en danger. Plus on sécurise et plus on assiste les gens, moins ils font de bonnes choses

A un moment, une journaliste a sérieusement fâché Vincent Lindon en lui posant une question relative à la responsabilité de chacun. Dans le film, un ouvrière de la société est mère de trois enfants et a un salaire minime. La journaliste désirait savoir si c’était sa responsabilité à elle de se retrouver dans une situation pareille, ce qui a eu le don d’irriter Lindon. « Pardon mais vous me demandez d’être un acteur, un homme politique, un visionnaire. Je ne sais pas, je n’ai pas de réponse à tout. Je ne peux pas vous répondre ici à Cannes à la question de savoir si une femme est responsable d’avoir trois enfants au lieu de deux ou un parce qu’elle gagne 1 400€ par mois. Les gens font ce qu’ils peuvent, ce qu’ils veulent. Moi, j’essaie de faire de la politique à ma manière, c’est à dire en faisant des films pour secouer, réveiller et essayer de montrer ce qu’il se passe.»

« C’est triste qu’elle ne puisse pas gagner plus que 1400€ mais c’est génial qu’elle puisse avoir trois enfants. Il n’y a pas de raison que, parce qu’on a 1400€, on ne puisse pas avoir trois enfants. A un moment donné, on ne peut pas payer à tous les guichets. On ne peut pas avoir du mal à trouver du travail et être payé peu et en plus faire un effort pour la nation et se priver d’enfants. Elle ne peut pas avoir tous les problèmes. Il faut bien qu’elle puisse avoir du bonheur et qu’elle puisse faire un peu ce qu’elle veut.»

EN GUERRE est donc le second long-métrage que Stéphane Brizé et Vincent Lindon font ensemble. C’est l’occasion de parler de la relation qu’ont les deux hommes qui, désormais, doivent bien se connaître. « On se questionne sans arrêt. On a deux-trois points communs de caractère. L’âge avançant, les gens ont de plus en plus envie de tomber dans le confort, la lassitude, l’habitude. Pas tout le monde bien sûr mais, on a tendance à se ramollir en vieillissant. Tous les êtres humains. Il se fait que Stéphane et moi, on va dans le sens contraire. Plus je vieillis, plus j’ai envie de choses compliquées, dures, d’inconfort, de difficultés en tournant. Plus on se questionne et moins on est complaisant l’un envers l’autre. On ne laisse de moins en moins rien passer. Ça me rassure énormément d’avoir mon alter ego qui est dans le même état d’esprit que moi.»

Un des éléments marquants du film, ce sont ses dialogues. Tout semble hyper naturel, très fluide. C’est une gymnastique énorme qui demande beaucoup de travail et est évidemment préparé. Mais est-ce que cela laissait une marge de manoeuvre pour improviser un peu ? « Tout était très préparé. Tout le monde connaissait ses répliques par coeur. C’est comme un ballet. C’est ultra huilé. Sinon ce seraient des cris dans tous les sens et au bout de 10 minutes on en a marre. Il y a plein de termes techniques à dire et il y a beaucoup d’enjeux.»

Après une question qui lui donne du fil à retordre, Vincent Lindon fait part de son rêve de ne plus faire d’interviews et laisser les gens, et les journalistes, écrire ce qu’ils pensent du film. Les interviews servent à demander aux réalisateurs et acteurs d’expliquer en moins bien ce qui est mieux dit dans le film. « C’est une impression terrible pour nous. Mis à part le plaisir de vous rencontrer, chaque fois que j’ai lu un article d’un journaliste qui n’a pas rencontré la personne, c’est toujours plus intéressant. C’est votre style, votre façon de voir les choses, d’appréhender le film, vos fantasmes, votre joie d’avoir vu le film. C’est très rare que ça soit très intéressant une interview d’acteur.«

EN GUERRE est une question de combat. Les ouvriers tentent de sauver leur entreprise et d’éviter la délocalisation. Le combat de Vincent Lindon dans la vie est tout autre. « J’ai monté une association énorme qui s’appelle « Un rien c’est tout ». Cette association se trouve sur internet, sur le site de la Fnac. Quand vous achetez en ligne, une fois que votre panier est rempli, au moment de payer, un bandeau vous demande si vous voulez donner 1€ à « Un rien c’est tout ». Si vous cliquez sur oui, il y a quatre cause. C’est la seule association au monde qui balaie tout. Il y a l’enfance et l’éducation, l’environnement, la santé et droit à la dignité (ce qui regroupe la violence, le viol,…). Il y a à peu près tout dans ces quatre là. A partir de septembre, on sera sur la SNCF et sur Carrefour. Je me bats énormément pour ça. J’ai été voir les patrons de groupe, ceux que je combats dans le film sauf qu’ici je m’en sers. Je me sers de ma notoriété pour monter cette association. J’y travaille au moins dix heures par semaine. L’autre parrain, c’est Antoine Griezmann. Grâce à l’association, on a pu loger 72 femmes battues dans des appartements. On n’a pas vu ma tête partout mais il y a 72 femmes qui habitent avec leurs enfants dans des appartements grâce à l’argent qu’on a récolté.»

A propos de l'auteur

Thibault van de Werve

Ce jeune passionné de cinéma, formé entre autres au Festival du Film Fantastique de Bruxelles, affectionne en particulier Steven Spielberg, Terrence Malick et Alejandro Gonzalez Iñárritu. Il écume avec passion les visions de presse et les nombreux festivals belges, où il s'est déjà retrouvé juré (Brussels Film Festival, Festival du Film d'Amour de Mons, Festival du Film Policier de Liège...), tout en officiant par ailleurs pour les pages culturelles de La Libre Belgique.