Rencontre avec l’oscarisé Tom Hooper (THE KING’S SPEECH, LES MISERABLES) pour son nouveau film : THE DANISH GIRL

Avoir l’opportunité d’interviewer un réalisateur auréolé des Oscars du meilleur réalisateur et du meilleur film (pour THE KING’S SPEECH -Le discours d’un roi), ce n’est pas tous les jours que ça se présente. Quand elle est là, on la saisit forcément. Près de 11 mois après avoir tourné pendant une semaine à Bruxelles, Tom Hooper y est venu présenter le film en avant-première. L’occasion pour nous de le rencontrer pendant une vingtaine de minutes et de le retrouver une heure plus tard sur le tapis rouge… qui était bleu pour l’occasion.

En quoi s’approprier ce projet, qui existait depuis de nombreuses années et qui n’est pas le vôtre à la base, a été facile ou difficile ?

Bonne question. Je pense que l’une des raisons pour lesquelles je voulais faire ce film était l’excellente qualité du scénario que j’avais lu en 2008. Il s’agissait de l’un de ces rares scripts qui restent en tête et dans l’imagination. Cette histoire d’amour est incroyablement touchante. Ça m’a vraiment parlé. L’année qui a suivi LES MISERABLES, on m’a proposé 58 films. THE DANISH GIRL est resté celui que je voulais réaliser. Donc mon but n’était pas tellement de le réécrire et le changer, mais de rester fidèle autant que possible au superbe scénario que j’avais lu.

Eddie Redmayne était-il déjà à bord, à ce moment-là ?

Quand j’ai lu le scénario en 2008, j’ai directement imaginé Eddie dans le rôle principal. On avait déjà travaillé ensemble, quand il avait 22 ans, sur la série Elizabeth I, avec Helen Mirren. Il était déjà extrêmement talentueux. Ironiquement, il y a sept ans, on me répétait que je ne pourrais jamais financer ce film avec Eddie Redmayne, parce qu’il n’était pas ce qu’il est maintenant, parce qu’il n’était pas encore une star. Quand on travaillait sur LES MISERABLES, alors que nous étions sur les barricades, je lui ai amené une enveloppe brune contenant le scénario de THE DANISH GIRL. Le lendemain matin il est revenu vers moi en me disant « Oh mon dieu, on commence quand ? » Je lui ai répondu : « Attends, attends, je n’ai pas encore l’argent. »

Qu’avez-vous pensé quand vous l’avez vu en femme pour la première fois ?

On est de vieux amis donc il y a eu un moment bizarre pendant lequel je ne savais pas trop comment me comporter, mais Eddie reste Eddie, sauf s’il est en train de jouer, bien sûr.

Comment avez-vous choisi vos acteurs ? Eddie, Alicia et Matthias sont des stars montantes, et même Sebastian Koch commence à se faire remarquer hors d’Allemagne grâce à Homeland et au Pont des espions.

Je ne savais même pas qu’il jouait dans BRIDGE OF SPIES (Le pont des espions)avant de le voir donc j’étais très surpris. Comme je l’ai dit, Eddie et moi sommes de vieux amis. Je me souviens d’une scène qu’il tournait avec Helen Mirren sur Elizabeth I où il était condamné à mort — parce qu’il s’est rebellé contre l’autorité de la Reine Elizabeth I — et sa performance était incroyablement émouvante. C’était comme s’il avait vraiment été condamné à mort. Il est fragile et a une transparence émotionnelle, une qualité qui se fait rare. De nombreux acteurs anglais récitent leurs lignes de dialogue en faisant preuve de réserve ou en réprimant leurs émotions. Eddie semblait venir d’un autre monde, c’était assez intimidant. Trouver la personne qui jouerait face à lui n’était pas une mince affaire. J’avais vu Alicia dans A ROYAL AFFAIR, où elle jouait une danoise alors qu’elle est suédoise (NDLR Dans A Royal Affair, elle joue en réalité une anglaise reine du Danemark et de Norvège). Une partie de moi a pensé qu’avoir une vraie scandinave dans le film lui donnerait plus d’intégrité et une énergie différente que si le rôle avait été confié à une américaine ou à une anglaise. J’ai aussi eu l’occasion de voir EX-MACHINA bien avant sa sortie. J’ai été époustouflé, le film était fantastique. Elle s’est présentée à l’audition, très humble. On a répété une scène très palpitante, la scène 56, celle où Gerda confronte Einar après que Lili a embrassé Henrik. Alicia était tellement émouvante dans cette scène. J’étais en larmes pendant la première prise. Eddie s’est tourné vers moi et m’a dit « Il n’y a plus de mystère quant à savoir qui tu vas engager, maintenant ». J’ai répondu : « Non, non, je suis complètement objectif, on continue à chercher. » Mais bon, j’avais été pris la main dans le sac. Pour Matthias, c’est une histoire assez cocasse. Le jour où j’ai offert le rôle à Alicia, on s’est vu au Farmhouse, un bar à Londres. Elle était en train de boire un verre avec Matthias quand je suis arrivé. En les voyant tous les deux, j’ai pensé qu’ils seraient parfaits ensemble dans le film. Mais je me suis dit qu’il n’y avait aucune chance que Matthias accepte le rôle. L’idée m’a traversé l’esprit mais je l’ai ignorée. Quelques mois plus tard, je me suis demandé si je devais offrir le rôle à Matthias. Je l’ai fait et, étonnamment, il a dit oui. Ça m’est resté en tête pendant 6 mois juste parce que je pensais qu’il n’accepterait pas le rôle. Quand j’ai annoncé à Eddie que Matthias allait jouer le rôle, il était tout excité et m’a dit « Tommy — Eddie m’appelle Tommy — c’est génial, Matthias est l’un de mes acteurs préférés ! ».

Il est donc plutôt connu au niveau mondial ?

Oui. Et il est très respecté dans sa profession. Il est d’un grand calme et est très confiant. Quand vous tournez une scène avec deux acteurs, ceux-ci entrent parfois inconsciemment en compétition, pas forcément au niveau des personnages mais au niveau des acteurs. Matthias, quand il tourne avec Eddie et Alicia, est content de les laisser occuper le devant de la scène, de les laisser être les stars. Il sait qu’il n’a pas besoin de prouver quoi que ce soit. Il est d’une simplicité, d’un calme et d’une gentillesse qui dénotent de son côté mâle dominant, de son côté sûr de lui. Il a apporté une énergie belle et différente au film.

Dans le cadre du film, vous avez retravaillé avec Alexandre Desplat. Donnez-vous généralement des instructions à votre compositeur ?

Sur ce film-ci, si vous posez la question à Alexandre, je pense qu’il vous dira qu’il a mis du temps avant de trouver la bonne musique. La musique est un peu comme le narrateur d’un livre. Elle n’est pas « là » avec les personnages. C’est la seule chose qui n’est pas dans la même pièce. Elle représente le point de vue du réalisateur. Il faut donc faire attention à ce qu’elle ne suscite pas un sentiment différent de celui que vous vouliez faire passer, particulièrement avec ce sujet. Pour la scène où Eddie met les bas collants, qu’il tient la robe en main et qu’il pose pour Gerda, le premier jet d’Alexandre était fort sombre, anxiogène. C’était brillant mais il ne s’agissait pas d’une scène particulièrement sombre. C’est aussi un moment excitant pour Lili. Alexandre est donc parti dans la direction opposée et a fait quelque chose de très beau. Mais cela ne convenait pas non plus parce que la musique manquait d’anxiété. La clé était donc de faire un mix entre l’anxiété, la joie, la honte et le bonheur dans la même scène. Quand on a réalisé cela, il a tout fait pour que ça marche.

Avez-vous effectué beaucoup de recherches sur les transgenres ?

Oui, on en a fait pas mal. Bizarrement, Lili Elbe n’a pas de biographie, et très peu d’informations à son propos sont trouvables. Certains éléments repris sur sa page Wikipédia sont d’ailleurs totalement inexacts. Il y a des choses sur internet à son propos et au sujet d’un implant d’utérus qui sont fausses. On a demandé à avoir accès à de nouvelles recherches, à Copenhague, ce qui a beaucoup aidé. On a pu trouver pas mal de choses, mais beaucoup ont été détruites, comme les notes médicales de Dresde qui ont été perdues pendant la guerre, rendant cette partie-là un peu ambiguë. J’ai rencontré beaucoup de transgenres et j’ai lu beaucoup de livres à propos d’eux et de la transition homme-femme et femme-homme. C’était un apprentissage énorme pour nous. On a ainsi pu creuser l’aspect psychologique de la chose. On a aussi essayé de rencontrer des transgenres d’une autre génération, comme April Ashley, qui vient de Londres et qui était top-modèle dans les années 60. En rencontrant ces transgenres d’un certain âge, on s’est fait une meilleure idée de la vie qu’ils menaient dans les années 1920.

Pourquoi avez-vous choisi de tourner à Bruxelles ?

Utiliser la période architecturale de l’Art Nouveau comme toile de fond à l’émergence de Lili Elbe m’intéressait énormément, parce que l’Art Nouveau représente pour moi le rejet de la masculinité et la mise en avant de la féminité dans l’architecture. Ce contexte est révolutionnaire dans les années 1920, et était parfait pour montrer l’émergence de Lili et des transgenres. J’en ai parlé avec ma directrice artistique, qui m’a assuré que la meilleure représentation de l’Art Nouveau, en Europe, n’était pas à Paris mais à Bruxelles.

Quel effet cela vous fait-il, de faire une Première dans une ville qui vous a servi de lieu de tournage ?

Ça me rend un peu nostalgique, en réalité. On a passé une très belle semaine ici, avec une bonne équipe belge et avec le soutien de la boite de production Artémis. C’est une très belle ville à filmer, donc je suis heureux de m’y retrouver à nouveau.

Avez-vous ressenti une pression particulière en sachant que vous alliez réaliser un biopic dont le sujet est un peu « délicat » ?

J’ai déjà choisi des sujets qui touchaient de larges groupes de personnes. En faisant un film sur Brian Clough, dans THE DAMNED UNITED, je savais que les fans me tueraient si je ne faisais pas les choses correctement. Quand j’ai réalisé LES MISERABLES, par exemple, qui a un public énorme, ou John Adams, qui est un personnage historique très important dans l’histoire americaine, j’ai également pris des risques. Faire des films sur des sujets dont les gens se soucient, ce n’est pas une première pour moi. Ce qui m’a marqué c’est de voir que Lili Elbe n’était pas tellement connue du grand public. Moi-même, je n’avais jamais entendu parler d’elle. Dans mon ignorance, je pensais que Christine Jorgensen, était la première à avoir reçu l’implant d’un organe sexuel féminin, dans les années 1950. Ça m’a estomaqué de savoir que cette opération avait été réalisée dans les années 1930. Je voulais apporter son histoire à l’attention du monde entier. Il y a une énorme pression, lorsque l’on sait qu’on va être le premier à faire quelque chose. Je suis sûr qu’il y aura d’autres films sur Lili Elbe dans le futur. Elle le mérite. Mais c’est vrai qu’il y a de la pression quand on est le premier à mettre en avant l’histoire d’une personne si extraordinaire.

Comment vous sentez-vous par rapport au fait que le film ait été interdit dans certains pays ?

Vous êtes le premier à me poser la question, donc je n’ai pas de réponse toute faite… Bien sûr, je ne suis pas totalement surpris. Je me doutais que certains pays n’accueilleraient pas le film aussi joyeusement que d’autres. La semaine dernière, le film a gagné la deuxième place du box-office au Royaume-Uni. Le numéro un est Star Wars et THE DANISH GIRL est numéro deux. C’est irréel. Le fait que le film puisse être accueilli par le grand public de cette manière me réjouit. Le Royaume-Uni est devenu plus libéral qu’auparavant. Il est toutefois certain que je suis attristé par le fait que certaines parties du monde se sentent menacées par le film.

Nous sommes maintenant au milieu de la saison des récompenses. En tant que réalisateur, comment vivez-vous cette période ?

J’étais très excité hier en apprenant que le film a obtenu quatre nominations aux Oscar, dont deux pour Eddie et Alicia. Je leur ai parlé. Eddie est enchanté mais il est très modeste, donc il ne s’attend à rien. Alicia en est à sa première nomination, donc elle est excitée comme une enfant. Elle se trouve actuellement à Las Vegas, où elle tourne le prochain Jason Bourne. Mon expérience passée pour THE KING’S SPEECH ou LES MISERABLES n’a pas rendu l’annonce de ces nominations moins excitante pour moi.

Est-ce qu’une nomination a un impact positif sur le box-office ?

Je pense que oui. J’espère que oui. Je pense que cela aide les films à rester en salle plus longtemps. Maintenant, les films sortent en salle et quittent l’affiche assez rapidement. Cependant, je pense que cela les aide à rester plus longtemps à l’affiche. C’est un peu old-fashion. Avant, les films restaient en salle plus longtemps qu’à l’heure actuelle.

La promotion occupe-t-elle une place plus importante qu’auparavant ?

Je ne sais pas vraiment. Je suppose que je ne suis pas dans le métier depuis assez longtemps pour répondre à cette question. Ce que je dirais c’est que, pour un film comme celui-ci, la promotion est plus longue parce qu’il sort dans de nombreux pays sur une période de plusieurs mois et il faut donc voyager un peu partout. Je pense que mon dernier pays sera le Japon, en mars, et j’ai commencé en septembre à Venise. Un gros film comme Star Wars sort dans le monde sur une période de quelques jours seulement donc toute leur promotion va se passer en trois ou quatre semaines. Mais je suis heureux de promouvoir le film parce que je crois en lui et qu’il traite d’un sujet dont j’aime parler et que je veux faire connaitre partout dans le monde.

Est-ce que ça vous empêche de travailler sur d’autres projets ?

Oui, je pense que c’est l’inconvénient. Je pense qu’en tant que réalisateur, mon devoir ne s’arrête pas quand le film est terminé.

Avez-vous déjà d’autres projets ?

Oui, j’ai deux ou trois idées dont je ne peux pas parler mais qui m’excitent beaucoup.

Vos premiers films étaient centrés sur l’Angleterre. Est-ce que les prochains le seront à nouveau ?

Je ne peux pas répondre à ça (dit-il en prononçant bien chaque mot et en faisant une très courte pause entre chacun d’eux).

Avez-vous envie de réaliser, un jour, un épisode d’une franchise ?

Je ne sais pas. Avec THE KING’S SPEECH, j’ai l’impression d’avoir fait un gros truc. Un film indépendant mais qui a énormément marché et qui a eu un impact énorme. C’est assez bizarre et c’était inattendu. Donc je ne peux pas vraiment prévoir ça. J’ai adoré travailler sur LES MISERABLES, avoir un gros budget et en incorporant une dimension épique, mais c’est aussi très agréable de faire quelque chose de plus intime comme THE DANISH GIRL.

Merci à Romain Jamagne pour la relecture et l’aide à la traduction ainsi qu’à Ariane Vandenbosch et toute l’équipe de Sony pour l’organisation de l’événement.

A propos de l'auteur

Thibault van de Werve

Ce jeune passionné de cinéma, formé entre autres au Festival du Film Fantastique de Bruxelles, affectionne en particulier Steven Spielberg, Terrence Malick et Alejandro Gonzalez Iñárritu. Il écume avec passion les visions de presse et les nombreux festivals belges, où il s'est déjà retrouvé juré (Brussels Film Festival, Festival du Film d'Amour de Mons, Festival du Film Policier de Liège...), tout en officiant par ailleurs pour les pages culturelles de La Libre Belgique.