Naissance de La Danseuse

LA DANSEUSE nous avait beaucoup impressionné lors du dernier Festival de Cannes. Il débarque désormais dans nos salles. Vous pouvez retrouver notre interview de l’actrice principale, Soko, ici mais, nous avons également rencontré la réalisatrice, Stéphanie Di Giusti avec qui nous avons parlé genèse et, surtout, boulot. Parce que oui, monter un film, c’est un parcours du combattant.

Comment passe-t-on de la réalisation de clips à un premier long-métrage de fiction ?

Déjà, j’ai fait une école d’art. Je n’ai pas fait la Fémis ou une autre école de cinéma. Quand je suis sortie, mon premier travail a été de faire de la direction artistique et j’ai commencé à faire des affiches de cinéma. A l’époque, on nous donnait les scénarios des films pour s’en imprégner. On m’a donné des scénarios d’Audiard, d’Haneke, de Lucian Pintilie,…Bref, je me dis « ah c’est ça le cinéma. » Venant de banlieue, je n’avais pas accès à ce cinéma là. Très vite je me mets à regarder du beau cinéma, ça m’obsède. Jane Campion. Je ne suis plus la même quand je vois La Leçon de Piano. Je me dis que ce n’est pas possible d’avoir autant d’élévation, c’est extraordinaire. De mon côté, je me retrouve avec une caméra en main. Passionnée de musique, je me retrouve à filmer des femmes fortes : Brigitte Fontaine, Camille, Jarvis Cocker,… Ca m’existe et je trouve ça drôle. A un moment, ça épuise. Parce que plus de moyens, parce que, parce que. J’étais intimidée par le cinéma. Je me disais que si t’étais pas Tarkovsky, ça ne servait à rien de faire un film. Tout d’un coup, je tombe sur cette photo en noir et blanc avec un voile et une femme à travers. J’ai voulu savoir qui c’était et là je découvre un destin. Personne ne la connaissait. Comment c’est possible qu’il n’y ait pas de film sur elle. J’ai été subitement désinhibée par rapport au cinéma et me suis décidée à faire un film sur elle. Il faut la montrer, la faire connaître. Voilà le parcours. Ca s’est passé naturellement parce que mes vidéos on servis d’entraînement en fait.

Vous avez légèrement anticipé ma question suivante. Je connaissais cette histoire de photo que vous aviez vue mais, je me demandais si, pour vous, ça a tout de suite été une évidence d’en faire un long-métrage de fiction. Vous n’avez pas envisagé de faire un documentaire ou faire connaître Loïe Fuller à travers un autre médium ?

Ah non. C’est ma folie. Je suis passionnée par le cinéma, je suis obsédée. Ma démarche, la première partie du film, se veut documentaire. J’ai voulu recréer l’énergie de cette femme. Je n’ai pas eu peur. Combien de fois on m’a dit « Tu ne veux pas commencer par quelque chose de plus simple ? » Non. Vous n’avez pas le choix. C’est dans le ventre. J’avais l’impression qu’il fallait faire le film à tout prix.

Justement, tout l’aspect de la direction artistique, les décors, les costumes, c’est quelque chose de compliqué à gérer, surtout pour un premier film. Je ne connais pas votre budget mais, ça donne l’impression qu’il y a des moyens derrière. Comment avez-vous fait pour réussir à monter un film si ambitieux alors que c’est votre premier film ?

Ca commence par beaucoup de travail. Mon scénario, je savais que ça serait primordial pour convaincre les financiers. J’ai passé 3 ans à écrire, 3 ans à donner et à voir. Chaque geste était écrit. J’avais déjà fait des repérages, avant même d’aller voir mon producteur, que je ne connaissais pas mais que je devais convaincre. L’écriture était très précise. Après, j’ai eu la chance de rencontrer le seul producteur français, je pense, à prendre des risques. Quand j’ai rencontré Alain Attal, il a dit « Vous savez, il y a tout pour ne pas faire ce film. » Il disait ça avec l’oeil qui brille. Je savais que c’était lui. Je suis tout de suite venue avec l’idée de Soko, qu’il a adorée. Il a immédiatement cru au projet et n’a jamais abandonné. Pourtant, il y a eu 3 ans avec pas mal de difficultés. C’était très important. Après, il a également fallu convaincre les meilleurs techniciens parce que, comme Loïe Fuller, je me suis entourée des meilleurs. La clé était là. Benoit Debie, j’avais envie de cette modernité, son côté extrême dans la lumière, d’avoir des vrais partis pris. Il a tout de suite adoré le scénario, m’a rappelée le lendemain, trop mignon. Je pense que le scénario parle quand même de mettre en valeur les artisans du beau donc je pense que chaque technicien se sentait quelque part concerné par cette histoire. De la même manière que Loïe avait besoin de ses techniciens pour exister, moi, sans techniciens, il n’y a pas de film. Il y a un rapport au travail d’équipe. Benoit est évidemment concerné. Ce qui était très drôle, c’est que la plupart des techniciens que je suis allée voir, Carlos Conti le décorateur de Sautet, quand je leur parlais, je sentais qu’ils pensaient que ça ne se ferait pas. C’était un peu le film impossible. Il fallait les booster pour qu’ils restent accrochés parce que le film pouvait se faire. Comme ils sont tous très talentueux, ils ont tous plein de projets. Tout ça a fait que, plein de fois, je me suis dit que le film ne se ferait jamais. Je me battais. A un moment, le film se fait et, parfois, je pleurais le matin en me disant « ça y est, t’es en train de tourner, ça fait 6 ans. » Je pense que le film est chargé de ça. C’est un miracle ce film. La préparation s’est arrêtée 2 fois. 2 fois. Tout s’écroule. Je me suis dit que je n’avais pas bossé 5 ans pour rien. Il fallait tourner. Un tournage, c’est régler des problèmes la plupart du temps. J’étais dans un plaisir. « Ok il se passe ça mais t’es en train de tourner. » C’était porté par cette énergie là. On s’est tous portés.

C’est une mise en abyme du personnage. 

Complètement. Ce qui est fou c’est que je me suis rendue compte que le sentiment de liberté d’avoir ce film, c’est ce qui se passe à la fin. La liberté. C’est quelqu’un qui se cherche. Tous ses défauts qu’elle assume. J’ai aussi eu ce sentiment à la fin du tournage. Je ne veux pas politiser mon film mais, le beau n’est pas un combat futile. Pas au sens esthétique mais au sens culturel. Les premières choses qu’ont fait les fascistes, c’est de brûler des livres. C’est pas pour rien. Je pense qu’aujourd’hui on a trop sous-estimé la culture alors que ça nous permet d’être un peu plus intelligents. C’est ce que le personnage symbolise un peu, la liberté grâce à l’art.

Comment avez-vous choisi Benoit Debie ? Sa manière de travailler est probablement la même que dans le passé mais, l’esthétique est évidemment différente.

C’est la mienne l’esthétique. Je ne veux pas… Ce qui est beau chez Benoit c’est qu’avec l’expérience qu’il avait, il m’a écoutée. Ce sont les grands ça. C’est pareil pour Carlos Conti. Tous les grands que j’ai rencontrés m’ont respectée. Ce n’est pas « Tiens ma petite, tu vas voir comment c’est le cinéma. » Il m’a écoutée. J’ai choisi les lieux parce que j’aime la lumière et que je suis photographe aussi à la base. Donc, si je peux me permettre, j’ai déjà choisi les lieux quand il arrive. Et ma fierté c’était quand il arrivait et disait « qu’est-ce que c’est beau. » Je lui disais qu’il pouvait se faire plaisir avec les lieux. C’était un échange comme ça. On est tellement sur la même longueur d’ondes. Sur mes clips, je passais toujours du temps à recadrer. Là, c’est lui. A chaque fois, c’était le bon cadre. Je dis toujours que je travaille avec des intégristes du beau. Il est malheureux quand ce n’est pas beau. Ca le mine. S’il a fait un truc qui ne va pas, il ne sera pas content. C’était génial parce qu’on avait peu de moyens. A chaque fois, il améliorait la lumière pendant les prises. Il n’y a pas 2 prises qui ont la même lumière. Ca c’est extraordinaire. J’ai un souvenir d’une journée de dingue. Chaque fois ce sont des mouvements de caméras, je lui ai fait faire des trucs de fous avec des décors énormes,… Au bout de 10 heures, je vois quelqu’un par terre en train de photographier la coupole qu’il trouve beau. Je dis « Benoit, tu n’es pas mort de fatigue? » Non, il faut qu’il fasse une photo. Je suis impressionnée par son talent. Et, évidemment, dans une gentillesse… Donc je suis fan. Je ne peux pas imaginer faire un deuxième film sans lui. 

J’allais justement vous le dire. Comme il est fidèle de ses réalisateurs, il y a des chances.

Soko était une évidence, vous l’avez dit haut et fort. D’où vient Lily-Rose ? J’ai eu l’occasion de la voir dans 3 films cette année, Yoga HosersLa Danseuse et Planetarium et, je comprends qu’on la choisisse. La question c’est plutôt, d’où vient-elle ? Elle n’avait fait que Tusk de Kevin Smith auparavant.

Là jeune fille de 16 ans américaine, il n’y en a pas beaucoup. C’est Denis Ménochet qui m’en a parlé. J’étais dans ma bulle pendant 5 ans. Le lendemain, je vois Soko et je lui dit qu’on m’a parlé de Lily-Rose. Solo me dit que c’est une copine à elle. On part faire des essais à Los Angeles, Soko me suit et on fait les essais. Lily avait eu le scénario et je l’avais eue au téléphone. J’ai directement senti une maturité insensée chez cette jeune femme qui me parle du scénario comme si elle avait 10 ans de plus. Quand elle arrive dans le cadre, il y a une grâce, un sentiment d’abandon. C’est immédiat. Elle a le talent. Au tournage, elle est d’une éducation exemplaire.

Comment va se dérouler la suite maintenant ? Il y a déjà un autre projet en route ?

Oui oui. Faut que je prévoie. Ca va être un choc. Je pense que l’esprit de Loïs Fuller ne me quittera pas. J’ai encore besoin d’elle pour le deuxième. Je suis déjà en train d’écrire. L’énorme problème c’est que le film est encore plus fou, plus compliqué. J’aimerais donc que les spectateurs aillent voir La Danseuse le 28 septembre, ça m’aiderait beaucoup pour le deuxième parce que ça ne va pas être simple et j’ai pas envie d’attendre 6 ans. Dans 2 ans je tourne sinon je ne vais pas respirer. Comme je dis, le premier film, on a l’impression d’arriver au bout d’un chemin mais, le deuxième, c’est là où tout commence. C’est terrible ce que je vais dire mais, quelque part, j’ai l’impression de n’avoir rien fait. J’ai instauré des bases mais maintenant, il faut confirmer. C’est le plus dur le deuxième. Le premier peut être un miracle, dans tous les sens du terme. Le deuxième, est-ce que ça se confirme ou pas ?

Et bien bonne chance. 

A propos de l'auteur

Thibault van de Werve

Ce jeune passionné de cinéma, formé entre autres au Festival du Film Fantastique de Bruxelles, affectionne en particulier Steven Spielberg, Terrence Malick et Alejandro Gonzalez Iñárritu. Il écume avec passion les visions de presse et les nombreux festivals belges, où il s'est déjà retrouvé juré (Brussels Film Festival, Festival du Film d'Amour de Mons, Festival du Film Policier de Liège...), tout en officiant par ailleurs pour les pages culturelles de La Libre Belgique.