Rencontre avec certains acteurs majeurs de notre enfance

C’est dans le sublime cadre de la ville de Bruges que nous avons pu rencontrer Ron Clements et John Musker, les réalisateurs de Vaiana qui étaient en pleine tournée de promotion européenne. Cela fait quelque chose de rencontrer des metteurs en scène ayant fait partie de notre jeunesse. En effet, c’est également à eux que l’on doit La petite sirène, Aladdin, La planète au trésor ou encore La princesse et la grenouille. Après les avoir remercié pour tout cela, ils précisent qu’ils ont travaillé avec des jeunes animateurs qui avaient vus leurs films enfant et que c’est une très jolie reconnaissance.

Vous avez commencé en tant qu’animateurs avant de devenir scénaristes, réalisateurs et producteurs. Comment voyez-vous l’évolution de votre métier depuis les années 70 (années durant lesquelles ils ont commencé à travailler) ?

John : J’aime dessiner donc je dessine toujours. Il n’a jamais aimé ça.

Ron : C’est vrai mais j’aime aussi écrire. Je pense que la période à laquelle nous avons commencé était intéressante. On a eu la chance de travailler avec des artistes qui ont travaillé avec Walt Disney. On ne l’a pas connu mais on a beaucoup entendu parler via certains de ses anciens collaborateurs. Ils étaient nos professeurs. On était jeunes et un peu rebelles parce qu’on trouvait qu’on ne faisait pas des classiques comme Blanche-Neige ou Pinocchio et on voulait faire des films qui auraient le même impact. On était très excités par Star Wars. Finalement, notre heure est venue. Les films qui touchaient beaucoup de gens sont revenus. Après il y a eu un petit déclin et maintenant…

John : John Lasseter est arrivé en 2005. J’étais à l’école avec John. Il a toujours était un bon écrivain. Ce qui est arrivé à Pixar n’est pas un accident. John a un sens de l’entertainment. A Disney, on avait du mal. Quand Disney a acheté Pixar, John a été désigné pour diriger le département animation, ce qui était une bonne chose. Il a de très bons instincts. On travaillait avec des réalisateurs qui ne savaient pas dessiner, ne connaissaient pas l’histoire de Disney Animation donc sa venue fut bénéfique. Il est arrivé avec un angle neuf.

Ron : Le leadership est important. Walt Disney a apporté ça au studio. Quand il est mort, il y a eu une période un peu d’incertitude. John Lasseter a apporté une bonne vision, pleine d’enthousiasme. Il respecte énormément les talents et essaie de tirer le meilleur de chacun. Il a vraiment apporté une très bonne atmosphère, une bonne morale.

Comment avez-vous vécu cette transition entre la 2D et la 3D. La princesse et la grenouille est un des derniers films en 2D de Disney et Vaiana est votre premier en 3D.

John : Oui. Il y a aussi eu un film Winnie L’ourson en 2D par après qui était le dernier en dessins. Nos films ont toujours eu un petit peu d’effets numériques mais, ici, c’était une vraie transition. C’est le premier film que l’on fait entièrement en 3D. Steve Goldberg, le superviseur des effets spéciaux de La Reine des Neiges nous a aidé. On ne connaissait pas les étapes et on a du tout apprendre et, en même temps, beaucoup des animateurs n’avait jamais travaillé en 2D donc c’était assez amusant. On a réalisé que c’était un peu plus difficile dans le processus. En 2D, on a du papier, un crayon et on peut commencer à explorer les personnages. En effets numériques, il faut construire un modèle, le contrôler, créer l’environnement dans lequel il évolue,… Ca prend du temps. Mais une fois que tout est fait, on peut tout faire ou presque. En 2D, on anime un film entier en 6 à 8 mois. Ici, l’animation pure a duré de janvier jusqu’à août.

Ron : Pour ce qu’on voulait faire, le digital était la meilleure manière. L’eau est un personnage à part entière, il y a les environnements qui sont très vivants aussi donc, il fallait vraiment beaucoup d’animation à l’écran. La 3D était vraiment le bon média.

Chez Disney, il y a un groupe de scénaristes, réalisateurs et producteurs qui se réunit souvent.

Ron : Oui. Ca s’appelle le Disney Story Trust. C’est similaire chez Pixar avec le Pixar Brain Trust. Mais dans les deux cas, ce sont les mêmes intervenants. Pixar montre ses films à Disney et inversement.

John : Tous les trois mois, on montrait l’avancée de notre travail. Scénario, storyboards, esquisses aux personnes travaillant sur le film puis à John Lasseter. Pendant plusieurs heures, on discute d’une partie du film. Qu’est-ce qui a fonctionné, n’a pas fonctionné, les thèmes, est-ce clair,… Après, on chercher à améliorer tout ça. Et on fait ça tous les quelques mois.

Ron : Cela devient le nouveau brouillon. Puis ça prend forme et, au lieu d’être un script, c’est un story reels. C’est vraiment très important. Le gros avantage de ce processus par rapport au live action, c’est la possibilité de projeter le film sans l’avoir réellement fait. On peut le juger, l’évaluer et faire des changements avant même de faire l’animation. Ca évite de devoir travailler pendant des mois sur une partie d’animation et de devoir tout jeter après parce qu’on se rend compte que ça ne fonctionne pas.

John : On ne jette pas beaucoup d’animation. Il y a beaucoup de dessins et de storyboards qui sont réalisés pour éviter tout ça.

Dans l’histoire de Disney, la majorité des films est basée ou librement adaptée, sur des contes. Comment l’idée de Vaiana est-elle venue ?

John : Il y a cinq ans, le monde du film est arrivé sur la table. Le monde de l’Océan Pacifique m’intriguait. A cause de livres que j’avais lus entre autres. On a fait des recherches sur cet univers là et on a lu les contes et légendes issues de civilisations de cette région. Et il y avait celle de Maui, cette espèce de demi-dieu. Je n’en avais jamais entendu parler. Il y avait aussi un personnage un peu plus bigger than life. Une île vivante. Je n’avais jamais vu ce genre de personnage dans un film. On pitché l’idée à John Lasseter. Il a aimé l’environnement et le personnage de Maui mais il voulait qu’on aille beaucoup plus loin. On a travaillé avec notre département développement pour créer ce voyage de trois semaines. On a été aux îles Fidji, Samoa, Tahiti, tous des endroits dans lesquels nous n’avions jamais été. On a appris leur connexion à l’océan, leur culture, l’esprit des navigateurs,… On a parlé à un ancien qui nous a raconté les histoires locales. Avant de partir, il nous a dit « Depuis des années on avale constamment votre culture. Pour une fois, avalez la nôtre ». On avait pris beaucoup de photos et on avait un journal. On a fait notre rapport à John et il a été touché et impressionnant. On a développé une nouvelle histoire suggérée par Ron. Une fille de 16 ans appelée Vaiana qui veut se rapprocher de ses ancêtres. Il y a un petit côté True Grit qu’on aime beaucoup.

Ron : Bien que ça soit inspiré de beaucoup de contes et histoires de la région Pacifique, c’est quand même une espèce d’histoire originale. C’est un mix de beaucoup de choses.

En France, il y a une grande tradition du doublage. Il y a beaucoup de professionnels entièrement dévoués à ça. Depuis plusieurs années, il y a une mode qui consiste à prendre des personnalités pour faire les voix des personnages de films d’animation. C’est un peu la même chose aux USA. Dans Vaiana, il n’y a que Dwayne Johnson qui est connu. Comment avez-vous procédé pour la phase de casting vocal ?

Ron : Pour Dumbo, je pense que Robin Williams était déjà connu mais sinon c’est vrai. Ils sentaient qu’ils avaient besoin d’une star et que Robin Williams était le seul à pouvoir faire quelque chose de ce genre. Dwayne Johnson, on y a pensé très tôt pour le rôle de Maui, entre autre parce qu’il est en partie originaire de Samoa. Il est très connecté à ses racines. Il a beaucoup de tatouages et a un peu cette allure de demi-dieu que l’on recherchait. Et il peut chanter. C’est un très bon chanteur. Comme pour Robin Williams, on l’a casté parce qu’on sentait que c’était celui qu’il nous fallait.

John : On voulait une fille des îles pour faire la voix et le chant mais il n’y avait personne de cet âge un peu connu. On a donc fait un casting ouvert. Environ 600 se sont présentés mais on ne trouvait pas. On a fait un casting aux USA, en Nouvelle-Zélande, à Hawaï Samoa. A Hawaï, le dernier jour de casting, la directrice a vu la vidéo d’une jeune fille lors d’un événement caritatif. Elle a appelé sa mère pour lui demander si sa fille pouvait passer le casting. Elle n’avait que 14 ans. Elle n’avait jamais joué. Elle est venue à l’audition et a chanté. On a senti qu’il y avait quelque chose de vraiment cool, tant au niveau de sa voix que de son jeu ou son chant. On l’a emmenée à Los Angeles pour d’autres auditions. Elle a fait des lectures et a aussi improvisé. Elle a du apprendre la chanson « How far I’ll go ». Le directeur de la musique a développé la chanson pendant longtemps et, quand on lui a demandé son ressenti, il a dit qu’elle avait beaucoup progressé en quelques jours et qu’elle pouvait la chanter.

Depuis quelques années, il y a une mode chez Disney qui est d’adapter en live tous les vieux dessins animés. Il y a déjà eu Peter et Elliott le dragon (Ron a travaillé en tant qu’animateur sur le film originel NDLR) et, si je ne m’abuse, il y aura La petite sirène. Comment vous sentez-vous par rapport à ça ?

Ron : C’est quelque chose d’intéressant. On est à part parce qu’on ne travaille pas sur les films live. On a vu Le livre de la jungle qui était plutôt cool, pareil pour Maléfique.

John : Concernant La petite sirène, il y avait déjà eu un musical et on n’avait rien à voir avec. On est vraiment séparés de tout ça. On regarde tout ça avec distance et on vit nos vies.

Ron : Je pense que Lin-Manuel Miranda, qui a fait les musiques de Vaiana, est investi dans La petite sirène ce qui est très bien parce que c’est quelqu’un de très talentueux et fan du travail d’Howard Ashman et Alan Menken (les paroliers de La petite sirène et Aladdin, film qui sera aussi adapté en film live NDLR).

John : Il y a un défi technique d’adapter La petite sirène. En animation, voir des gens parler et chanter sous l’eau, ça passe mais, en live, je ne sais pas comment ils vont faire pour que ça fonctionne. Avec les images de synthèse, ils pourront faire de jolies choses avec les cheveux qui flottent et ce genre de choses.

Ron : La belle et la bête (version 2016 NDLR) est une réussite apparemment donc on espère qu’il en sera de même pour La petite sirène.

John : On espère qu’ils ne crasheront pas la voiture. (rires)

A propos de l'auteur

Thibault van de Werve

Ce jeune passionné de cinéma, formé entre autres au Festival du Film Fantastique de Bruxelles, affectionne en particulier Steven Spielberg, Terrence Malick et Alejandro Gonzalez Iñárritu. Il écume avec passion les visions de presse et les nombreux festivals belges, où il s'est déjà retrouvé juré (Brussels Film Festival, Festival du Film d'Amour de Mons, Festival du Film Policier de Liège...), tout en officiant par ailleurs pour les pages culturelles de La Libre Belgique.