En programmant des films Netflix en compétition, la Mostra de Venise a bousculé un peu plus le système. Ce n’était pas une première, le festival avait déjà été le premier à le faire en 2015 avec BEASTS OF NO NATION de Cary Fukunaga (qui réalisera le prochain James Bond) mais ici, après un Festival de Cannes mouvementé, Venise s’affirme un peu plus comme étant peut-être le festival le plus important. C’est donc dans la ville des doges que nous avons pu découvrir 22 JULY, le nouveau film de Paul Greengrass (que nous avons rencontré), film qui sort ce 10 octobre sur Netflix mais aussi sur grand écran au cinéma Palace à Bruxelles.

Qu’est-ce qui vous intéresse tant dans les histoires tragiques et les massacres ?

J’ai fait un paquet de films (JASON BOURNE, CAPTAIN PHILLIPS, GREEN ZONE) dont certains qui étaient des divertissements. Je ne sais pas pourquoi. Un des privilèges de la vie de réalisateur est d’avoir des conversations avec soi-même à propos de ce qui est important pour soi. Un film mène à l’autre vous savez. C’est ce qui façonne le voyage d’un metteur en scène. Je ne pensais pas que je ferais un film à ce sujet. La dernière fois, je pense que c’était il y a 11 ans, VOL 93, je voulais le faire parce que c’était ma réponse au 11 septembre. J’ai démarré ce film il y a deux ans en pensant faire un film sur les migrations. Je voulais faire un film à Lampedusa et j’ai fait des recherches pendant des mois. Plus je travaillais dessus, plus je me suis rendu compte que je ne pouvais pas contribuer sur le sujet autant que je le désirais. J’étais concentré sur ce qui se passait en Europe et en Occident de manière plus générale – c’était avant le Brexit, Trump. J’ai senti qu’il y avait un mouvement sans précédent dans nos démocraties en réponse à la mondialisation. C’était des réactions principalement à la crise de 2008 ainsi qu’aux énormes mouvements de populations et surtout, la peur que les gens en avaient. L’angoisse et la peur. Les deux choses ensemble, motivées par toutes ces forces de la mondialisation, ont créé un mouvement sans précédent vers la droite, le populisme, le nativisme. Dans tout cela, il y avait également l’incubation de l’extrême droite. C’est toujours en cours. Peu importe où vous regardez, Charlotteville, le Royaume-Uni, la Pologne, la Hongrie, l’Italie, c’est partout. Il y a un feu qui brûle. Le plus je regardais tout cela, je me suis rendu compte que ce que je voulais faire n’était pas un film sur les migrations mais plutôt sur notre réponse à tout cela. Cela m’a mené à l’extrême droite puis à Breivik.

Ce qui s’est passé en Norvège à ce moment là est une leçon pour nous. Pour répondre à votre question précisément, je ne pense pas, et je n’espère pas, avoir déjà fait un film nihiliste ou dépressif. J’ai toujours essayé d’étudier ces sujets pour en tirer des enseignements et avancer. Pour la vérité qu’il y a dans ces moments. Je me souviens avoir pensé devoir faire le film sur Breivik car cela a été éclairant. Je me souviens avoir lu son témoignage lors de son procès et une partie de son manifeste, c’était un moment bouleversant parce que sa rhétorique, qui en 2011 était considéré comme étant marginale est désormais mainstream. Pas ses méthodes mais sa rhétorique. L’élite, le simulacre de démocratie, tout cela est mainstream maintenant. C’est à ce moment là que j’ai su que le film serait à propos du fait que la Norvège s’est battue pour la démocratie. C’est à propos nous devons gagner ceci au niveau des idées. Les jeunes en particulier parce que c’est leur monde. J’ai pensé tourner ceci avec des acteurs norvégiens, une équipe norvégienne, en Norvège et en anglais, parce que je ne parle pas norvégien. C’est un film sur ces gens là bien sûr mais c’est vraiment à propos d’aujourd’hui et demain dans n’importe quel pays.

Y-avait-il des choses que vous pensiez mettre dans le film ou des choses que vous avez tournées que vous n’avez finalement pas mises ?

Je ne peux pas vraiment répondre en fait. J’ai pensé sérieusement comment gérer la violence mais c’était quelque chose à laquelle j’ai pensé et à propos de laquelle on a discuté à l’avance avec le groupe de soutien aux familles. Je pense que la violence est restreinte dans le film, il y a vraiment très peu de moments graphiques. Le seul moment vraiment très graphique, c’est le moment où Viljar se fait tirer dessus. Je l’ai fait avec sa permission. La plupart est plutôt impressionniste. Mais le film n’est pas à propos de l’attaque mais bien sur ce qui a suivi. L’attaque n’est qu’une toute petite partie du film.

Pourquoi était-ce important de montrer le moment où Viljar se fait tirer dessus ?

Pourquoi ? Parce que c’est son histoire. Il pensait que c’était important aussi. C’est le personnage principal donc il faut que le public comprenne ce qui lui arrive. C’est une façon de comprendre la mesure de son héroïsme.

Comment était-ce de travailler avec sa famille ?

On les a rencontrés, on leur a parlé. A la fin, il faut faire le film, aussi juste et vrai qu’on le voit. Un film n’est pas un documentaire. Ce n’est pas du journalisme, un bout d’histoire. C’est à propos ce qu’on sent être. Quand on regarde un film, on sait quand les choses qui se déroulent semblent vraies ou non.

N’avez-vous pas peur que Breivik, en apprenant l’existence de ce film, soit heureux que son visage soit vu ?

C’est un sujet important auquel j’ai pensé à l’avance. Cela va au coeur du problème. Doit-on faire semblant de ne pas voir l’incendie ou tente-t-on d’y trouver une solution ? Le problème avec l’argument, que je comprends « Ne donnons pas une plateforme à ce gens sinon on encourage les autres à faire pareil », c’est qu’ils sont déjà encouragés ! Ils sont des millions, pas juste des milliers. On ne gèrera pas ce problème en faisant semblant qu’il s’en ira de lui-même. On ne gèrera pas ce problème en ne le regardant pas, en ne regardant pas les arguments de ces gens. C’est ce que les norvégiens font. Ils doivent les regarder avec précaution et s’en occuper. Tout ça est en ligne, c’est là, le feu brûle.

Comment fait-on face à ces problèmes ?

Mon boulot est de faire un film et vous de le critiquer je suppose.

Je pense que les jeunes font face à un défi énorme. Le monde change d’une façon sans précédent. Mes parents et mes grands-parents ont vécu les années 1930 et la guerre et ont du comprendre le nationalisme et le protectionnisme sans restrictions. Je pense qu’ils ont construit un monde d’après-guerre dont les structures restreignaient le nationalisme. Ne l’éradiquaient pas mais le restreignaient, le gardaient à un niveau faible. Je pense que les cordes des ancres sont en train de s’effilocher. Cela ne veut pas dire qu’on a été sages en ignorants les voix qui protestent. Je pense qu’on ne les a pas écoutées, que ce soit pour Trump, le Brexit ou en Italie. On doit les écouter mais, surtout, les contrer au travers de la loi, d’un journalisme libre, valeurs civilisées. Tout cela est menacé, par l’extrémisme islamiste d’un côté et l’extrême droite de l’autre. Ce sont de vraies menaces pour nos jeunes.

A propos de l'auteur

Thibault van de Werve

Ce jeune passionné de cinéma, formé entre autres au Festival du Film Fantastique de Bruxelles, affectionne en particulier Steven Spielberg, Terrence Malick et Alejandro Gonzalez Iñárritu. Il écume avec passion les visions de presse et les nombreux festivals belges, où il s'est déjà retrouvé juré (Brussels Film Festival, Festival du Film d'Amour de Mons, Festival du Film Policier de Liège...), tout en officiant par ailleurs pour les pages culturelles de La Libre Belgique.