Rencontre avec l’un des meilleurs acteurs français

A l’occasion de la sortie de BELLES FAMILLES de Jean-Paul Rappeneau, nous avons eu l’occasion de rencontrer Mathieu Amalric. Cela nous faisait d’autant plus plaisir que nous l’avions manqué lors de sa venue pour TROIS SOUVENIRS DE MA JEUNESSE pour lequel nous avions toutefois rencontré Arnaud Desplechin et les jeunes acteurs Lou Roy-Lecollinet et Quentin Dolmaire. Ici, pendant 20 minutes en face à face, Amalric nous a confié ses pensées sur le cinéma en général et sur BELLES FAMILLES en particulier.

Qu’est-ce qui vous a plu dans le scénario de Belles Familles ?

Jean-Paul Rappeneau. C’est tout.

Vous connaissiez déjà sa façon de travailler ?

Non mais son cinéma fait partie de nos gênes, par la télévision. La cinéphilie, pour notre génération, est beaucoup passée par la télévision. Ma génération c’est Le Sauvage, La Vie de Château mais surtout Le Sauvage, Tout feu, tout flamme et, plus tard, Cyrano de Bergerac. Jean-Paul c’est quelqu’un qui va beaucoup au cinéma. Beaucoup, donc on se croisait au cinéma. Il va voir les films qui sortent. On se croisait aussi dans les festivals. Il a vu les films que j’avais pu réaliser. Il a été très bienveillant et a suggéré qu’on travaille ensemble. On se connaît depuis 15 ans mais juste comme ça. Et puis c’est arrivé. C’est lui. C’est d’ailleurs l’unique raison pour laquelle je joue dans des films, c’est juste les personnes qui les fabriquent. Je m’en fous des personnages ou des scénarios. Ce sont eux qui m’embarquent, ce n’est pas moi.

Si un réalisateur totalement inconnu vous propose un projet, vous l’acceptez ?

Oui oui. C’est pas une histoire de connu ou pas connu. C’est la personne qui fabrique le film qui m’attrape ou pas. Il faut sentir la personne. En général, ça se confirme toujours. Comme par hasard, quelque chose dans le scénario est particulier. C’est quelqu’un qui ne va pas penser qu’il est génial, qui ne va pas penser qu’il est un auteur, qu’il ne va pas penser qu’il est un artiste, toutes ces maladies terribles qu’il faut éradiquer du cinéma. Ca n’a rien à voir avec l’art. On fabrique juste des choses ensemble.

Comme réalisateur vous fonctionnez comme ça aussi ?

Je sauve ma peau, c’est tout. T’as peur. Tu travailles beaucoup avant. Quelque chose peut être un miracle. Je travaille avec un sorte de bande maintenant, une troupe dont Christophe Beaucarne bien sûr, Elodie Van Beuren qui est une scripte extraordinaire. Ce sont des amis.

Comment définiriez-vous le style de Rappeneau ? En voyant le film, il y a quelque chose qui rappelle le cinéma des années 50-60. Avec un élément assez minimaliste finalement, il en fait quelque chose de grandiloquent.

Ah oui. Je l’associerais plus à des éléments de sa cinéphilie à lui, liée plutôt aux années 30-40. Je pense plus à des choses de Lubitsch ou de la Cava ou de Sturgess ou des comédies de Hawks. La vitesse, la vitesse, la vitesse et, la crème fouettée. L’élégance, la légèreté. Pourtant, dans celui-là, un film qui doit être très autobiographique je pense, c’est très sombre. Sombre dans le sens où, il y a presque une faille. Un homme s’est construit une fiction qui est : « Mon père était un salaud, je me suis construit contre lui, je suis parti très loin, je suis un héros de la finance, du monde moderne, de la mondialisation. » Il va découvrir, comme le spectateur puisque Jérôme n’est qu’un vecteur finalement, c’est l’alter-ego de Jean-Paul. Il est à la même place que le spectateur. Il découvre les choses du mille-feuilles comme vous dites, qui s’amplifie. C’est comme un accordéon. Il va découvrir qu’il est passé à côté de son père, que chacun est un mystère. Mais, avec de la crème fouettée, le spectacle, l’élégance, une politesse du désespoir. C’est beau ça. C’est comme si le film ne devait jamais commencer puisque Jérôme doit partir à Londres. « Je ne suis pas là. Je suis là mais je ne suis pas là. » Si vous regardez le corps de Jean-Paul dans la vie, c’est ça. Ne pas s’appesantir, une peur de l’engagement. Il va être cloué par un papillon magnifique. Il y a ce plan récurrent dans les films de Jean-Paul, que l’attraction physique plutôt que les mots. Ca ne passe pas par les mots. C’est pour ça que c’est étonnant qu’il ait fait Cyrano de Bergerac. Sur les faux mots de l’amour, en fait, ce sont les corps qui parlent. Les mots, on peut les travestir, leur mettre du vernis. Ce sont les corps qui parlent. Donc, le plan récurrent, ce sont deux être qui courent l’un vers l’autre.

Cela s’oppose un peu au cinéma d’Arnaud Desplechin qui, lui, est plus dans les mots.

Ah ouais mais c’est très animal aussi. C’est très très animal. Les mots, chez Arnaud, sont des actes. Une lettre, c’est un acte, une action. C’est la même pulsion de cinéma, que j’associerais à des hommes de spectacle. Faire de sa vie un spectacle, un roman : le romanesque. Ils ont la même pulsion. Chez Arnaud, on a juste envie de s’en souvenir de ces mots. Au lieu de s’engueuler comme des idiots à dire des conneries, c’est bien de s’engueuler comme ça. De se dire des choses aussi shakespeariennes, grandes, tragiques.

Vous avez une préférence pour un style ou l’autre ?

Surtout pas. Pourquoi avoir des préférences ? On n’est pas à la maison.

Peut-être vous sentez-vous plus à l’aise dans un style que l’autre.

Je ne cherche pas à me sentir à l’aise. Si je me sens à l’aise je ne le fais pas.

La Question Humaine par exemple est totalement différent du reste.

Extraordinaire ce roman. Non mais je ne me pose pas ce genre de question. Faites de moi ce que vous voulez. C’est de l’amitié. Vous vous rendez compte la chance que j’ai de faire partie du monde de ces gens là ? C’est tout. C’est de la complicité, de l’amitié et, je pense que, le fait qu’ils sachent tous que ma vie c’est plutôt de réaliser mes films parce que j’ai pas mal été technicien, ils se sentent moins dans une relation affective qu’il faut avoir avec ses acteurs qui est, il faut bien le dire, très fatigante. « Je t’aime, je t’aime. Mais oui je t’aime. – Mais non tu ne m’aimes pas. – Mais si. – T’aimes l’autre plus » C’est ça quand même. Ce sont des tous petits enfants les acteurs, ils adorent ça. Le fait de travailler avec quelqu’un qui fait aussi des films, on ne perd pas beaucoup de temps et vous avez un complice avec vous.

Tous les acteurs devraient faire des films alors ?

Absolument. Je l’ai toujours dit. Et dans l’autre sens aussi. Tous les réalisateurs devraient jouer et voir le danger que c’est. A quel point ça fait peur. A quel point il faut être là. Il faut donner un os à ronger aux acteurs sinon tu t’ennuies. C’est le métier le plus vain du monde s’il y a quelqu’un qui n’est pas habité en train de faire le film. Donc il faudrait qu’il y ait des échanges comme ça.

Pour vous ce ne sont vraiment pas deux choses séparées.

Certainement. Ce sont deux métiers manuels du cinéma. Il suffit d’aller sur un plateau pour se rendre compte qu’un plan se fait en osmose. C’est valable partout, pas juste dans le cinéma français. Les frontières existent assez peu dans le cinéma. Là, en descendant du train, on est tombés sur Kiyoshi Kurosawa qui venait pour la post-production de son prochain film, La Femme à la plaque argentique, dans lequel j’ai joué deux jours parce qu’on s’était croisés au Japon pour le Desplechin qui aime beaucoup les films de Kiyoshi et on est ici en Belgique. Du coup je présente Kiyoshi. Je présente Jean-Paul Rappeneau à Kiyoshi [il le dit en mimant l’admiration].

L’exercice de la réalisation, c’est votre objectif premier ? Vous jouez pour pouvoir réaliser ?

Je ne réfléchis pas du tout à tout ça. Je suis tombé dedans en fabricant des films. J’ai été stagiaire, assistant et j’aimais bien ces métiers. C’est vraiment très manuel, très bête. J’aimais le montage en pellicule, j’aime les histoires de régie, j’aime les histoires de plan de travail. Il faut être très rusé pour faire des films. Comment tu joues avec les contraintes. Il devait faire beau. Comment tu fais ? Comment tu imagines le truc s’il fait mauvais ? Ca c’est chouette. Curieusement, c’est là que tu t’aperçois que, quand tu ne tournes pas, tu utilises 3% de tes capacités. Quelque chose se démultiplie. Tu te sers de chaque nerf. Tu deviens extralucide. Tout sur la vitesse parce que l’argent… Ca coûte tellement cher. C’est amusant de trouver quelque chose. Peut-être que ce sera plus beau avec le faux feu de cheminée pour remplacer le soleil. Du coup t’es obligé de penser « Que raconte la scène ? Pourquoi voulais-je le soleil ? Ce n’est pas esthétique. » Donc tu cherches.

C’est un questionnement permanent.

Ouais. Et ça fait très peur. Il ne s’agit pas d’être à l’aise. Mais ça demande énormément de travail avant. Comme du free jazz.

Pour ce film ci, en tant qu’acteur, vous avez beaucoup travaillé en amont ?

Non. Il n’aime pas ça. Il ne fait pas de lectures. On s’est vus, on discute.

Vous avez dit que c’était autobiographique pour lui.

Il a pu nous le laisser entendre avec sa discrétion. Il est discret puis d’un coup, il dit quelque chose d’extrêmement intime. Lorsqu’on a tourné ce plan où Jérôme suit Louise [il bafouille et répète la phrase] dans la maison parce qu’elle sait comment y rentrer. La maison est vide. A un moment, il voit la salle-à-manger puis, comme dans un film de Bergman ; c’est un plan de Bergman qu’ensuite Woody Allen a volé et que maintenant Rappeneau utilise ; tout d’un coup, il y a l’apparition de l’enfance. Le père ne dit pas un mot et ouvre les lettres en silence. A ce moment là, Rappeneau pleurait. Là, on comprend que c’est ce qu’il a vécu.

Justement, dans ce genre de moment, il faut quand même connaître ce que le réalisateur a vécu non ?

Oui mais ça ne sert à rien sur un plateau. La mastication, la transformation de la matière biographique, c’est la qu’rest le début de l’amusement. Sinon c’est juste « j’ouvre mon ventre, je te mets mes tripes puis tu te débrouilles. – On s’en fout des tripes, tu me fais juste un saucisson, un truc qu’on peut partager. » C’est très important. C’est là que le décalage de l’action créée avec Jean-Paul, une crème fouettée, avec Arnaud, une espèce de romanesque « on croit qu’on vit des petites choses, en fait on vit des grandes choses ». Je ne sais pas d’où ça vient. De shakespearien. De toute façon c’est chaque fois Shakespeare qui me revient quand je pense à Arnaud. On est défini par ses actes, ses actes. Les mots sont des actes. On vit avec nos petites compromissions. Il y a très peu de personnages qui vivent dans la compromission chez Arnaud. C’est entier.

Et vous ça serait quoi ?

Alors ça ce n’est pas mon boulot et j’en sais rien. Quoi que, en ce moment ils sont en train de faire mon mausolée à la cinémathèque française. Ils passent toute ma rétrospective, ça fait quelque chose. Heureusement, du coup, j’ai fait venir la bande. Tous les jours, il y a des amis, des techniciens, c’est assez vivant. Je suis fabriqué par tous ces films en effet. C’est certain. C’est parce que Bernard Benoliel, cet extraordinaire homme qui travaille à la cinémathèque, a écrit un très beau texte qui raconte ça. Je l’ai lu et lui ai dit qu’il avait tout à fait raison, c’est tout à fait ça. Comme vous disiez tout à l’heure, jouer dans des films doit me constituer, me nourrir. Je suis constitué de toutes ces personnes qui font des films. Plus que les personnages, les personnages je m’en fous.

La question ce n’est pas le rôle. Ce sont des mauvaises question ça. Le travail c’est très dangereux en plus. Tu peux faire de la merde en croyant que tu travailles donc c’est pas ça la question.

 

A propos de l'auteur

Thibault van de Werve

Ce jeune passionné de cinéma, formé entre autres au Festival du Film Fantastique de Bruxelles, affectionne en particulier Steven Spielberg, Terrence Malick et Alejandro Gonzalez Iñárritu. Il écume avec passion les visions de presse et les nombreux festivals belges, où il s'est déjà retrouvé juré (Brussels Film Festival, Festival du Film d'Amour de Mons, Festival du Film Policier de Liège...), tout en officiant par ailleurs pour les pages culturelles de La Libre Belgique.