Dequenne + Belvaux bis

Il y a 3 ans, nous avions déjà rencontré Emilie Dequenne à l’occasion de la sortie de PAS SON GENRE, la première collaboration de l’actrice avec Lucas Belvaux. Cela s’était très bien passé, si bien que Belvaux a voulu remettre ça. En même temps, comme vous pourrez le lire dans notre interview du réalisateur, il était presque inenvisageable qu’une autre comédienne joue ce rôle d’infirmière à domicile propulsée sur le devant de la scène politique locale. C’est début février que nous avons retrouvé l’actrice dans un hôtel bruxellois où, pendant une vingtaine de minutes, elle nous a parlé du film, de sa relation avec Lucas Belvaux et, bien sûr, de politique.

Est-ce que CHEZ NOUS était déjà en projet, ou, en tout cas, en parliez-vous, pendant le tournage de PAS SON GENRE ?

Non. Lucas ne m’en a pas parlé mais le projet existait déjà dans sa tête pendant le tournage. Il m’en a parlé bien après. Quand il l’a fait, il avait déjà presque fini d’écrire le scénario.

Quand il vient vers vous, c’est déjà oui parce que c’est Lucas ?

C’est sûr qu’il part avec quelques points d’avance. Je sais ce que c’est de travailler avec lui, je sais ce que c’est son cinéma. Je sais que ce qu’il fait est intelligent et fin. C’est le cinéma de Lucas, que j’aime, que j’aimais déjà avant de tourner avec lui et que j’ai à nouveau aimé en voyant ce qu’on avait fait ensemble. Forcément, j’étais très curieuse de voir ce qu’il avait écrit. Je lis toujours bien sûr. Et si ça ne va pas, je freine mais je me doutais bien que ça me plairait. Lucas me connaissait suffisamment bien pour savoir que j’allais avoir envie de faire ce film.

Une fois le scénario lu, que vous êtes-vous dit ? C’est à des années-lumière de PAS SON GENRE.

Ca c’est sûr mais j’étais contente. C’est ça qui est intéressant. C’est intéressant de voir qu’un metteur en scène qui a vécu très longtemps avec vous sur un film, avec un personnage etc, vous propose quelque chose de complètement différent. C’est bien la preuve que c’est un très bon metteur en scène parce qu’il a beaucoup d’imagination. Avec ce scénario, il m’a donné la sensation de disposer d’une arme. D’une arme pacifiste bien sûr. D’un argument de poids pour alimenter le débat démocratique. C’était aussi une façon pour moi de m’exprimer. Je l’ai dit à beaucoup de journalistes mais je suis obligée de le raconter comme ça. On se souvient de 2002 et de la montée du Front National. Il m’est arrivé dans ma vie, en période électorale, de me retrouver au cœur de discussions auprès de gens qui ont le droit de vote. Je ne l’ai pas en France parce que je n’ai pas la nationalité française. Je me suis rendue compte qu’il y avait des gens qui allaient voter avec le sourire, sans complexion, pour un parti d’extrême droite. Ca me sidérait tellement que ça me coupait le souffle. Je savais pourquoi il ne fallait pas voter pour ce parti mais ça me faisait tellement mal que ça me désarmait complètement et je perdais tous mes moyens. La seule chose que je pouvais faire c’était de dire « Nan, tu ne peux pas faire ça » et ça me faisait presque pleurer. Je me retrouvais comme une idiote sans avoir d’arme pour exprimer les raisons pour lesquelles c’était inconscient de voter pour un parti d’extrême droite. D’un coup, Lucas me donne un moyen de pouvoir l’exprimer à travers mon métier, un moyen de comprendre et de poser des mots. Pour moi c’est vraiment un film important, dont j’avais besoin.

A aucun moment vous ne vous êtes dit que ce n’était pas pour vous ou que ça pouvait poser problème ?

Ah non. C’était complètement pour moi. Ca ne me pose aucun problème. Le personnage de Pauline, ça peut être n’importe qui. On s’y identifie très vite. Je suis désolée mais je pense qu’il y a beaucoup de gens qui pensent voter pour un parti d’extrême droite alors qu’ils ne sont pas forcément racistes. C’est ça que je voulais comprendre. Comment est-ce possible ? Comment ces gens peuvent-ils fermer les yeux et aller voter pour un parti qui, dans le fond et dans la majorité de son électorat, compte des gens racistes, fascistes, antisémites ? Lucas ne dénonce pas mais expose la mécanique du populisme, la facilité qu’ont les gens de fermer les yeux et ne pas trop croire à la pensée raciste sous couvert de « on va changer les choses, le peuple avant tout,… » Cette façon sectaire de recruter des individus en mettant en avant leurs qualités est fait de façon très intelligente. Pour moi, ma place était évidente dans ce film.

Comment vous êtes-vous plongée dans cet univers de la politique ?

Elle n’est pas dans l’univers de la politique Pauline. Elle n’y connaît rien. Elle est plongée dans son dévouement perpétuel, permanant. C’est pour ses enfants, ses patients, son père et, d’un coup, pour sa commune. C’est assez logique. Moi je ne me suis pas particulièrement plongée dans la politique. En lisant le scénario, je me suis demandé ce qui pouvait amener quelqu’un comme vous et moi à voter pour un parti d’extrême droite. Je pouvais me poser la question et essayer de le comprendre, de l’analyser. Lucas est allé plus loin en parlant de quelqu’un qui termine tête de liste d’un tel parti. Ce n’est pas rien. C’était peut-être un peu trop. Au final, pourquoi pas. Et mon pourquoi pas, c’est celui de Pauline en fait. Je l’ai utilisé. C’est après, avec le recul, que je me suis reposé ces questions. Sur le tournage, c’était impossible pour moi de prendre de la distance.

Vous l’avez plus vu comme un film sur la manipulation ? Pour créer le personnage.

Disons que c’est plutôt une chronique sur l’électorat avant toute chose. Faite à la manière de Lucas Belvaux. C’est à dire, avec de l’amour, pas de jugement et un regard critique très aiguisé sur ce discours politique. Sur les discours politiques en tout cas.

Comment avez-vous construit le personnage ? Elle traverse des choses que le commun des mortels ne traverse pas dans la vie de tous les jours.

C’est sûr. Ca va loin ce qui lui arrive. Il y a en plus le petit ami qu’elle retrouve, qui est une espèce de néo-nazi. Certains diront que c’est un peu trop mais, au cinéma, on fait ce qu’on veut. Ca serait dommage de ne pas utiliser la liberté qu’on a au cinéma pour alimenter la fiction. Tout en sachant que la fiction de Lucas est très documentée.

Ce n’était pas si compliqué à préparer. Elle vit beaucoup de choses mais elle les subit énormément. Elle n’est pas l’instigatrice de ce qui lui arrive bien qu’elle prenne la décision d’y aller. Elle subit beaucoup. Après, c’est son quotidien. Ses journées sont particulièrement fatigantes. Je sais ce que c’est d’avoir des journées qui n’en finissent pas. A la maison, elle a deux enfants. Parfois, j’en ai trois chez moi. Par contre, elle est vraiment seule. Elle n’a pas d’homme à la maison, je ne pense pas qu’elle a les moyens d’avoir une femme de ménage,… Tout ça est assez facile à envisager. Même si ma situation est loin d’être la même, je pense avoir suffisamment d’empathie et de connaissances qui sont très proches d’elle que pour concevoir la chose. Je pense être suffisamment ancrée dans a réalité pour envisager ce que Pauline vit. Je n’ai pas été chercher très loin.

Avez-vous travaillé en amont avec André Dussollier ?

Non, pas du tout. On n’a absolument pas travaillé en amont. On a commencé sans filet sur le tournage. Lucas a fait des lectures avec lui, avec moi mais c’est tout. Lucas nous laisse assez libre sur place. Il nous laisse suggérer des choses. André a besoin de ça et Lucas nous a toujours laissé proposer des choses. Ca s’est toujours super bien passé avec André, c’était un bonheur, instantané. Il y a quelque chose qui m’a plu chez André qui résonnait en moi. On a une façon de fonctionner assez proche du coup, ensemble, ça a bien collé.

Vous avez discuté du fond avec lui ? Parce qu’au final, c’est un film réalisé par un belge, avec une belge dans le rôle principal sur quelque chose qui est plus français que belge. En tout cas plus français que wallon.

C’est assez universel comme sujet je trouve. Après, on s’inspire de sa réalité. Lucas vit en France depuis 30 ans je pense donc il s’inspire de ce qu’il connaît. Le sujet est vraiment universel et, le fait qu’on soit belge n’est pas très important. Nous sommes des terriens et on s’inspire de notre réalité. L’art est sans cesse inspiré de la réalité. Bientôt, j’aurai passé plus d’années en France qu’en Belgique. La Terre est à tout le monde, tant qu’on est tous en sécurité.

Comment avez-vous vécu la polémique apparue lors de la sortie de la bande-annonce quand les cadors du FN sont montés au créneau ?

Ca m’a fait rire. Ce qui est drôle c’est de voir les réactions disproportionnées. Des gens parlaient de Lucas Belvaux et Goebbels. Bien sûr que le film est anti extrême droite mais ça n’est pas un film de propagande. Faut arrêter de délirer. La preuve qu’on a bien fait de faire le film, c’est que suite aux réactions des dirigeants, ça s’est déchainé sur la toile. Ce n’étaient que des réactions racistes, antisémites et tout ce que vous voulez de la part de la fachosphère. Si c’est ceux là que ça énerve, on a vraiment bien fait de le faire. Tant pis pour eux.

Au départ, les gens n’ont vu qu’une bande-annonce. Pas le film. Et ils ont réagi de manière virulente. Le film est passé d’une notoriété zéro à une notoriété internationale. Ce que ces réactions veulent dire, c’est très simple et très réfléchi. C’est de la stratégie. Ca veut dire « On a vu la bande-annonce, voici ce qu’on en pense, voici ce que vous devez en penser, n’allez pas le voir. » Preuve du régime totalitaire. « Voici ce qu’il faut en penser, n’allez pas chercher plus loin ». J’espère que certains d’entre eux auront la curiosité nécessaire.

Qu’elle est la chose qui, selon vous, devrait ressortir du film ?

Ce serait que, dans l’absolu, ça serait bien que chaque état soit heureux mais, il faut arrêter de croire qu’un parti politique peut rendre tout le monde heureux. Car dans un même peuple, il y a différentes classes sociales. Si des partis qui sont de gauche ou de droite, c’est qu’il y a une raison. Il faut arrêter de croire qu’un parti qui prétend s’intéresser au peuple défendra les valeurs de la classe sociale la moins favorisée. Je pense que c’est le plus important à retenir.

A propos de l'auteur

Thibault van de Werve

Ce jeune passionné de cinéma, formé entre autres au Festival du Film Fantastique de Bruxelles, affectionne en particulier Steven Spielberg, Terrence Malick et Alejandro Gonzalez Iñárritu. Il écume avec passion les visions de presse et les nombreux festivals belges, où il s'est déjà retrouvé juré (Brussels Film Festival, Festival du Film d'Amour de Mons, Festival du Film Policier de Liège...), tout en officiant par ailleurs pour les pages culturelles de La Libre Belgique.