Rencontre avec l’acteur irlandais qui venait présenter THE LOBSTER au Festival de Gand

Le jeu des acteurs du film est assez neutre, ce qui contraste assez avec ce que les acteurs font généralement. Comment avez-vous géré cet aspect ?

Il n’y avait pas beaucoup de concertations. Je ne me rappelle pas que Yorgos ait fait des discours où il nous demandait d’être neutres, de parler d’un ton monotone. On n’en parlait pas non plus entre nous. Je pense que, pour moi, le fait d’avoir vu Canine quelques années auparavant a été déterminant. J’étais confus et perturbé quand j’ai découvert qu’il y avait une espèce de sourdine émotionnelle dans toutes les performances d’acteurs. Je me souviens à quel point ça m’a affecté, et je pense que les autres acteurs l’avaient également été, donc il y a eu une espèce d’entendement à propos de la sensibilité du monde en tant que personnes humaines dans l’univers de Yorgos. C’était donc parfaitement logique pour moi parce que le scénario est tellement inhabituel, particulier, extrême que si les rôles avaient été interprétés de manière naturelle, le film aurait perdu de sa magie. Cette chose si belle qu’est le film aurait été ternie par le côté commun et figé d’une telle interprétation. Parce que j’avais déjà de l’expérience en la matière, je suis vite rentré dans mon personnage et c’était libérateur. Ne rien faire est libérateur. Juste être présent, regarder autour de soi.

Etait-ce plus simple ? Plus compliqué ?

Je n’en ai vraiment aucune idée. Tous les rôles sont plus ou moins difficiles à jouer. Je ne sais pas lequel est le plus compliqué et lequel est le plus simple. Je ne me suis pas dit que je savais ceci ou qu’il y avait du style. Après quelques jours, je n’avais pas l’impression, moi-même, de faire quoi que ce soit d’inhabituel, de feindre un comportement. Ce n’était pas le cas. Je ressentais plutôt que ce que je faisais suivait la logique de cette absurdité silencieuse qui frappait cet univers en entier. La première fois que je me suis rendu dans la salle du petit déjeuner, j’avais une main attachée dans le dos. Et même dans cet endroit, on n’entend rien d’autre que le son des fourchettes et des couteaux. Personne ne parle. C’était le genre de consignes qu’on avait pendant le film parce que c’est une très bonne façon de mettre les acteurs dans l’ambiance. C’est une chose d’autoriser un acteur à faire ce qu’il veut sans lui donner d’instructions mais, quand tu rentres dans une pièce comme celle là, tu y rentres et (il claque des doigts), et tu t’imagines tout de suite le tableau. Ce silence ne dure pas qu’un moment, il est persistant, constant, et je me souviens que les acteurs et figurants recevaient donc comme instruction de ne pas vraiment parler ou de ne pas parler fort. Tout cet univers a cette espèce de sens bizarre, où tout le monde est émotionnellement détaché de lui-même. Ils font ce qu’on leur demande de faire. Ils ne questionnent pas le système, ils ne suivent pas leur cœur.

Comment avez-vous construit votre relation avec Rachel Weisz ? Parce que vous avez d’abord tourné la partie de l’hôtel puis celle de la forêt donc vous n’aviez pas beaucoup de temps pour construire quelque chose.

Il n’y avait pas de conversations entre les acteurs à propos du background des personnages, de comment on allait interagir. Il n’y en avait pas et Yorgos n’en voulait pas. Il ne voulait pas savoir tes sentiments en tant qu’acteur, la manière de parler, d’agir, les intentions, les objectifs. Il ne voulait rien savoir de tout ça. Tout ce qui l’intéressait, c’était notre relation par rapport à son script/scénario. Même si on comprenait des choses que lui-même n’avait pas voulu y mettre, cela l’importait peu tant que nous avions notre propre interprétation, une sorte de connexion avec le scénario. Et donc, Rachel est arrivée après 3 ou 4 semaines de tournage. Je me souviens qu’elle est arrivée et m’a demandé (il l’imite en murmurant) « Qu’est-ce qui se passe ici ? » Et je lui ai répondu « Je n’en ai aucune idée. » On ne savait pas ce qu’on faisait, mais on le faisait. Tous les jours on venait raconter cette histoire, lui donner vie d’une manière très douce et silencieuse. C’était très agréable de travailler avec elle.

Donc c’était plutôt instinctif. Vous avez joué en amenant ce que vous pensiez être nécessaire. Il n’y avait pas vraiment d’instructions.

Oui. Je pense que beaucoup de ces éléments sont dus à Yorgos qui… C’est un réalisateur très particulier.

Quel genre de réalisateur est-il ?

Il n’est pas très impliqué dans le processus des acteurs. J’adore être dirigé. J’adore discuter du personnage, de son background avec le réalisateur. Il n’y avait pas trop de répétitions mais pas souvent non plus et finalement ça me convenait. On m’a déjà dit que c’était bizarre, qu’il n’y avait pas de discussion à propos du personnage, que je devais être nerveux, que je ne savais pas ce que je faisais, que je ne savais pas à quoi le film allait ressembler. C’était le contraire. Grâce à Canine. On avait vu son travail, à quel point il était fort et particulier. On n’avait pas à savoir ce que serait le film ou quelles étaient les intentions de l’histoire, le message. Il s’agissait juste de rentrer dans cette histoire absurde et magnifique et d’y faire son chemin.

Vous aviez donc de nombreux endroits de « vide » que vous deviez remplir vous-même, à cause du manque d’indications. Deviez-vous tout faire à l’instinct ? Yorgos vous corrigeait-il, d’une certaine manière ?

Il lui arrivait de dire « Hm, fais en un peu moins », ou de faire d’autres remarques, mais elles étaient en général très discrètes. En réalité, je pense que ces « vides », dont vous venez de parler, et ces silences sont bénéfiques à ce genre de films, qui montrent au public des choses, des comportements, des situations extrêmes, des conventions nouvelles et atypiques,… Il n’y avait donc aucune pression, aucune obligation de remplir ces silences et ces vides. Le fondement même de l’histoire était tellement extrême que ces silences ajoutaient presque une nouvelle dimension de tristesse aux événements.

Vous sentez-vous proche de la vision triste du monde de Yorgos Lanthimos ?

Le monde est un endroit plutôt triste. Vraiment. C’est aussi un endroit joyeux. S’il n’y avait pas de joie, le monde sombrerait dans les ténèbres. C’est donc aussi un endroit joyeux, plein de gentillesse, d’amour, de bonté. Je ne pense pas que Yorgos soit un pessimiste. Je ne le pense vraiment pas. Je peux me tromper, mais je le connais un peu, je l’aime beaucoup, et je ne pense pas qu’il soit pessimiste. Il est drôle et voit les choses d’une manière vraiment particulière. Il voit l’absurdité dans laquelle on vit et dont on ne parle pas beaucoup parce qu’on prend tous la vie très au sérieux. La célébrité, la télé réalité, tout ça est important pour certaines personnes. Yorgos perçoit cette absurdité, mais ça ne fait pas de lui un pessimiste.

C’est cette absurdité qui vous a attiré ?

Oui. Efthymis, son co-scénariste, et lui ont essayé de raconter une histoire à propos de l’amour et des relations et c’est le bordel qui en est ressorti. Ils n’ont pas raconté une histoire dans le seul but de raconter une histoire, je ne l’ai pas ressenti comme ça en lisant le scénario. Même en le voyant à Cannes, je n’ai pas eu l’impression que le film était un simple artifice, qu’il se rendait délibérément inhabituel, particulier. Je pense que leurs deux cerveaux réunis sont trop brillants pour concevoir une telle chose. Ils ne veulent pas faire les intéressants, ils le sont, simplement. Ils ont beaucoup de choses à raconter, et oui, en effet, cela m’a énormément plu chez eux.

Etes-vous familier avec le terme dadbod ? C’est ce que vous avez dans le film. C’était dans le but de briser une image ? Ca venait de vous ? De Yorgos ?

Ce n’était pas dans le but de briser une image qui, je pense, m’a été donnée par le public ou une image que j’ai de moi mais, une majorité de personne, on est relié à une image de nous-même. On doit choisir nos vêtements, on doit choisir ce qu’on mange, faire du sport ou non, toutes ces choses là. Est-ce qu’on se laisse diriger par ça ou non, c’est une autre histoire. Je n’avais pas ça en tête. Je voulais simplement renouveler mon expérience physique, non pas pour changer mon image mais simplement parce que je voulais me sentir différemment dans mon corps. Je ne sais pas si c’était essentiel. Je ne sais pas si j’aurais pu faire un meilleur boulot si j’étais resté comme je suis. Je n’en sais rien.

Ce n’était pas une question de générosité envers le public, c’était plutôt pour moi-même, en tant qu’acteur. Je voulais également, d’un côté, faire honneur au film, de m’y immerger complètement. Je me rappelle ma rencontre avec Martin McDonagh, avant de filmer Bons baisers de Bruges, quand j’ai essayé de le convaincre de ne pas me prendre pour le rôle. Il m’a demandé pourquoi, et je lui ai répondu « Parce que le public me perçoit d’une certaine façon, et ce film est tellement bon que cela m’attristerait si les gens mettaient 20 minutes avant d’arriver à dépasser cette perception, car ce serait 20 minutes perdues. Je préfèrerais que le public entre dans la salle et accepte directement le casting, quel qu’il soit. » Aujourd’hui encore, j’ai conscience que le public me voit d’une certaine façon mais le casting était tellement bon, le film tellement particulier et l’écriture tellement extraordinaire qu’il s’agissait plus de faire honneur au scénario que de changer la vision de moi qu’a le public. De plus, comme David est quelqu’un de triste, je me suis dit qu’il était probable qu’il grignote souvent pour se consoler, qu’il était du genre à se lever sans raison à 2 heures du matin et à aller se chercher une part de gâteau, du genre à se réveiller le lendemain avec des miettes en chocolat encore sur le torse,… Enfin vous voyez l’idée.

THE LOBSTER est un des quelques films de genre que vous avez fait. Quelle est votre relation avec le fantastique ?

Non. J’aime juste passer d’un genre à l’autre au fil des années. Si t’es assez chanceux en tant qu’acteur d’avoir une opportunité… La plupart des acteurs ne choisissent pas les rôles qu’ils acceptent. Ils ne disent pas : « Non, je ne me sens pas connecté au scénario. » Si t’as un boulot, t’y vas c’est tout. Que ce soit une pièce de théâtre, une publicité, une pièce de théâtre à la radio ou un film. Le fait d’avoir le choix n’est pas quelque chose commun. Donc c’est excitant d’explorer les choses, de passer d’un genre à l’autre, d’un gros film à un petit. J’ai fait des films indépendants comme MISS JULIE, BONS BAISERS DE BRUGES, ONDINE et des films à gros budgets comme TOTAL RECALL ou DANS L’OMBRE DE MARY où j’avais un petit rôle mais c’était excitant. C’est chouette de mélanger les styles.

Merci à Romain Jamagne pour la relecture et pour avoir peaufiné la traduction.

A propos de l'auteur

Thibault van de Werve

Ce jeune passionné de cinéma, formé entre autres au Festival du Film Fantastique de Bruxelles, affectionne en particulier Steven Spielberg, Terrence Malick et Alejandro Gonzalez Iñárritu. Il écume avec passion les visions de presse et les nombreux festivals belges, où il s'est déjà retrouvé juré (Brussels Film Festival, Festival du Film d'Amour de Mons, Festival du Film Policier de Liège...), tout en officiant par ailleurs pour les pages culturelles de La Libre Belgique.