En salles actuellement en France, LES PREMIERS LES DERNIERS ne sort que d’ici quelques jours en Belgique. Après une tournée promotionnelle en Hexagone, Bouli Lanners était présent à Bruxelles pour rencontrer la presse belge. Nous l’avions déjà rencontré pour la sortie de son désormais avant-dernier film, LES GEANTS. Cette journée promo fut l’occasion pour nous de faire la causette avec cet acteur/réalisateur que nous aimons beaucoup. ULTRANOVA, ELDORADO, LES GEANTS et, désormais, LES PREMIERS LES DERNIERS, la liste s’allonge lentement mais sûrement. A chaque nouveau long-métrage, il fait preuve d’un savoir faire particulier qui ne peut qu’enchanter.

D’où vous est venue l’inspiration pour ce film ?

C’est venu de l’envie de parler de sentiments très crépusculaires aujourd’hui. Ce sentiment de fin du monde qui est très présent dans la pensée, cette pensée très pessimiste qui occupe le monde et qui est nourrie par l’actualité, la COP 21, l’état de la planète, Daesh, de l’apocalypse, le chaos,… C’est quelque chose de pas très optimiste. Je voulais parler de ça en espérant y mettre quelque chose qui soit positif, un message d’espoir. Ca c’est vraiment la genèse du film. Après, il y a eu la vision, pas mystique, de l’aérotrain. Puis, petit à petit, au fil des discussions, l’histoire a commencé à se structurer dans la forme narrative. Mais l’envie c’était vraiment de parler de ce sentiment crépusculaire mais en y apportant une touche positive.

Dans le film, il y a toute une dimension christique. Est-ce que la religion est un aspect important pour vous ?

Pour moi oui mais, en tout cas, le film ne parle pas vraiment de Dieu, il parle de l’Homme. Mais comme ce film est une vraie mise à nu, c’est quelque chose de très personnel, c’était important pour moi d’évoquer un sentiment de crépuscule de l’humanité et, sans y mettre cette notion spirituelle, ça ne me semblait pas possible. Comme c’était une mise à nu, je me suis dit autant affirmer une bonne fois pour toutes que je suis croyant donc c’est effectivement un film sur l’Homme fait par quelqu’un qui croit en Dieu. Ce qui me paraît important dans le message rendu public là-dedans, c’est d’expliquer aujourd’hui que je suis croyant mais que ça n’implique rien. Je ne fais pas de prosélytisme, il n’y a pas de dogmatisme, il n’y a pas de radicalisme,… Je suis pour une société laïque mais je pense qu’il faut arrêter les amalgames et celui-là aussi : on peut exprimer sa foi, c’est la recherche personnelle d’une spiritualité, c’est une philosophie dans laquelle je mets une dimension déiste mais ça s’arrête là. La preuve en est que ce n’est pas du tout doctrinaire, c’est que, pour la première fois, je dis que suis croyant à 50 ans et tout le monde me dit « Ah bon ? T’es croyant ? » C’est donc que je n’ai jamais cassé les couilles à personne avec ça. Mais je pense qu’aujourd’hui c’est important de le dire pour ne pas cloisonner et faire des amalgames. C’est important de pouvoir affirmer cette chose là. Et d’affirmer qu’on est croyant mais qu’on croit essentiellement en l’Homme. Pour moi, c’est ça, c’est d’abord l’Homme qui compte.

Cette dimension était quasiment absente de vos précédents films.

Ce n’était pas évoqué du tout en effet. Dans Eldorado, si tu reprends le parcours d’Yvan avec ce toxicomane, il y a quelque chose de très chrétien dans la démarche. Et si ce type revient une deuxième fois, il l’aidera encore. Il y a quelque chose de très lié à ce message qui pour moi est paleo-chrétien. C’est vraiment le message originel du Christ qui est un message de partage. C’est même plus un message de gauche pour moi. Dans celui-ci, c’est un film charnière qui arrive à une période charnière de ma vie, que cette mise à nu est totale et que je me dis que c’est dans celui-ci que je peux affirmer. A un moment donné, je pensais que ça serait mon dernier film et je me suis dit que c’était dans celui-ci que je devais affirmer cette chose là. Cette recherche de spiritualité m’a permis de reprendre goût à la vie à un moment où j’étais dans une pensée qui était en permanence mortifère.

Ici c’était une évidence que vous teniez le rôle principal vu qu’il a énormément de vous mais, est-ce une volonté de presque toujours jouer dans les films que vous réalisez ?

Non non pas du tout. Dans ELDORADO, ce n’était pas voulu au départ. C’est venu sur le tard. Je ne voulais pas, ce sont mon producteur et mon épouse qui ont insistés pour que je le fasse. Dans celui-ci, plus l’écriture avançait, plus je m’inspirais de moi, plus le personnage devenait moi. Je me suis dit qu’il fallait que je l’incarne. C’était une forme d’exutoire par rapport à mes angoisses. Je l’incarne du manière absolue avec, en plus, mon chien qui joue mon chien donc c’est vraiment très très personnel.

La photographie et la mise en scène du film sont plus proches du cinéma américain que du cinéma européen. Quelle est l’influence du cinéma américain et du western plus particulièrement pour vous ?

C’est un genre que j’ai toujours aimé. C’est le genre de films qui m’a donné envie d’aller voir des films. C’est ce qui passait à la télé quand j’étais petit. Il n’y avait pas de cinéma dans mon village donc, le dimanche après-midi, on regardait beaucoup des westerns. C’était beaucoup des films américains. C’est ce cinéma là qui m’a nourrit beaucoup. Il me correspond au niveau du cadre. J’aime le scope, j’aime les paysages. En peinture, je peignais des paysages. Je suis très sensible aux paysages qui, pour moi, sont un vrai narrateur dans le film. Je n’aime pas les films d’intérieurs. Quand je joue dans un film qui n’est que de l’intérieur et des dialogues, j’angoisse. J’ai un truc d’hyper anxiogène par rapport à ça. Ca m’emmerde de tourner à l’intérieur. Si je pouvais tourner un film qu’avec des extérieurs, je le ferais. On joue différemment dans les éléments aussi. Tout ça fait que, au niveau de la forme, le western, les paysages, cette solitude, ces plaines, graphiquement c’est très beau, ça correspond à ce que j’aime. A un moment donné, il y a le fond puis, dans la forme, il faut se faire plaisir.

Quelle est votre relation avec Albert Dupontel ? C’est un ami j’imagine, vous avez tourné dans 9 MOIS FERME, mais c’est aussi un acteur que vous croisez souvent, chez Kervern et Delépine par exemple et, c’est quelqu’un avec qui, bien qu’il ait un univers totalement différent du vôtre, il y a des convergences.

Il y a quelques convergences oui. En même temps, entre lui, les grolandais et moi mais tout en faisant des choses très différentes. Albert il fait des comédies pamplhétaires, Kervern et Delépine font des comédies acides mais toujours un peu en liaison avec des thèmes de société, politiques, et moi je suis plus dans les questionnements existentiels et dans une forme très différente. Mais on est les mêmes. On est de la même génération. Albert et moi avons tourné ensemble. J’ai tourné dans ses films, on a tourné plusieurs fois dans les films d’autres, on se tient au courant de nos scénarios, de l’évolution de nos projets. Même chose avec Delépine et Kervern. On reste en contact permanent. Ca devient des amitiés avec lesquelles on partage des moments et, parfois, des moments artistiques. Ici, il fallait que ce soit Albert. Il n’y a que lui qui pouvait incarner ce personnage, cet espèce d’animal à sang froid. Je ne vois pas qui d’autre dans les comédiens français de cet âge là aurait pu l’incarner. Il fallait qu’Albert dise oui. Il s’est tellement associé au film qu’il a assuré la co-production française.

Ecrivez-vous en pensant à des acteurs dans certains rôles ?

Non. C’est vraiment tard, quand le scénario est pratiquement en place, que je commence à me poser la question de qui va incarner quoi. Au début, j’écris simplement, je ne pense pas du tout. Quand le scénario arrive à la fin, là je commence à me demander qui va prendre cher. Albert était un des premiers que je voulais avoir. La réflexion de savoir quel comédien va interpréter tel rôle, j’ai peur que ça me fige dans l’écriture dès le début. Si la personne me dit non, après je me sens un peu perturbé.

Comment avez-vous choisi le casting qui, sur papier, est du lourd ? (Albert Dupontel, Michael Lonsdale, Max Von Sydow, Philippe Rebbot, David Murgia, Serge Riaboukine, Lionel Abelanski, Suzanne Clément, Aurore Broutin NDLR)

Il y a ceux pour qui les évidences se font dès le début. Après, il y a les copains, Riaboukine, Virgile Bramly, Philippe Rebbot, qui est mon frère et fait Jésus. Enfin, il y a ceux qu’on fantasme un peu. Le casting s’équilibre petit à petit. Max Von Sydow et Michael Lonsdale, c’est un peu devenu un fantasme. Quand l’écriture a fait que ce sont deux vieux personnages je me suis demandé, d’abord, il y a qui de cet âge là ? Tout de suite, c’est Michael Lonsdale qui me vient à l’esprit parce que j’adore ce qu’il fait puis c’est aussi un peu un père spirituel pour moi. Ensuite on l’appelle, on lui donne le scénario, il rappelle, il dit qu’il a envie qu’on se rencontre, puis ça se passe. Mais qui serait du niveau de Lonsdale ? Max ! Faut pas déconner. Puis je me suis dit qu’il fallait quand même essayer. On lui a envoyé le scénario, il m’a appelé, on s’est vu à Nice, c’était une très belle rencontre. Il m’a posé plein de questions. Les choses se font naturellement. Puis on se dit que, petit à petit, on commence à avoir un putain de casting quand même. Et à la fin on se dit qu’on a un putain de casting.

La prochaine grosse étape du film, c’est le Festival de Berlin. C’est quelque chose d’important ?

C’est important, non pas pour les récompenses ou les prix parce que ça je m’en fous. Je crois que c’est bien de le dire qu’on s’en fout des prix. Les prix et les concurrences, ça m’emmerde. Autant c’est normal dans un cadre sportif d’être en concurrence, on fait un match de tennis pour battre l’autre, autant on ne fait pas un film pour en battre un autre et on ne joue pas pour battre un autre acteur. Or ces mises en concurrence, que ça soit les Oscars, les César ou les Magritte, me gavent un peu. Dans les festivals, ce que les gens retiennent, ce sont les prix. A Cannes, « Ah, Palme d’Or ». A Berlin, « Ah, Ours d’Or ». Non, je m’en fous. Ce qui compte, ce sont les ventes internationales, c’est le marché. Ce qui est le plus important pour moi, c’est que le film se vende à l’étranger au maximum. Pourquoi ? Pour qu’un maximum de personnes voit le film. Pas pour que je gagne plus d’argent possible parce que je n’ai pas d’intérêt là-dessus mais pour que ça soit vu. J’ai envie de le partager. Le festival me permet d’avoir accès à ce marché international là.

A propos de l'auteur

Thibault van de Werve

Ce jeune passionné de cinéma, formé entre autres au Festival du Film Fantastique de Bruxelles, affectionne en particulier Steven Spielberg, Terrence Malick et Alejandro Gonzalez Iñárritu. Il écume avec passion les visions de presse et les nombreux festivals belges, où il s'est déjà retrouvé juré (Brussels Film Festival, Festival du Film d'Amour de Mons, Festival du Film Policier de Liège...), tout en officiant par ailleurs pour les pages culturelles de La Libre Belgique.