Rencontre avec le discret réalisateur de Michael Kohlhaas

Vous avez découvert ce livre à 25 ans. Ca vous est venu d’où cette envie d’adapter cette histoire?

Du livre. Du personnage. Je pense que quand j’avais 25 ans, ce qui m’a frappé, c’est l’intégrité du personnage. Quelqu’un qui va aller jusqu’au bout de sa cause. Ca peut être un détail. On lui abîme 2 chevaux. C’est, comme dit un des personnages, son avocat, à un moment, que son commerce ne tient pas à ça. C’est quelqu’un de plus important que ça.  C’est blessant pour quelqu’un qui aime les chevaux mais on ne joue pas forcément sa vie là-dessus. Mais c’est aussi, comme quand on dit que c’est une question de principe, une question de détails que, les choses importantes peuvent résider quelques fois. Et là c’est quelqu’un qui a conscience qu’il vit dans un monde structuré en castes. A une époque qui est la Renaissance, une époque charnière entre une époque dite moderne, ce vers quoi va nous emmener la Renaissance et celle qui la précède, le monde féodal, ce monde de castes.

Cet homme a conscience qu’il a des droits, qu’il a un droit. Il ne sait pas bien le formuler, pas bien l’exprimer. Il décide que ça vaut le coup de s’acharner, que sa dignité réside dans ce détail, que ce détail mérite qu’on s’y arrête. C’est pas pour rien que… Je le rappelle souvent parce que c’est une chose qui a compté pour l’intérêt que j’ai éprouvé pour ce texte. Michael Khohlaas de Kleist c’était le livre préféré de Kafka. Or Kafka est un écrivain qui compte énormément pour moi, qui est LE grand écrivain de la modernité par excellence et qui est le grand écrivain qui a raconté l’histoire d’un homme seul dans le monde et la société, de la solitude face à la société et de la solitude face au monde.

On pourrait dire, probablement, je ne suis pas critique littéraire ni historien de la littérature, mais on pourrait dire probablement qu’il y a tout Kafka en germe dans cette histoire de Kleist. De la même manière qu’il y a une grande partie de nos préoccupations contemporaines qui, à mon avis, sont en germe dans la littérature de Kafka. Donc je pense qu’il y a comme ça une origine absolue de notre monde contemporain et des grandes questions de l’homme face au monde et à la société, qui sont contenus dans cette brève, enfin, ce bref roman ou cette longue nouvelle de Kleist; que je l’ai senti, j’en ai été très frappé que c’est un texte que je n’avais lu qu’une fois quand j’avais 25 ans et que je n’ai jamais oublié. C’est un personnage que je n’ai jamais oublié. Et j’ai toujours eu dans un coin de ma mémoire, quelque chose qui a grandit, les années passant, que j’avais quelque chose à faire, à voir avec ce texte. Un jour ça a resurgi et je me suis dit: mais au fond il y a quelque chose de moi qui ressemble à ce personnage, qui est proche de ce personnage, j’ai envie d’en donner ma version.

Justement, c’est qui Michael Kohlhaas pour vous? Un homme pour qui la justice est importante même si il n’a pas une idée concrète de ce qu’elle pourrait être?

Il y aurait mille manières de répondre à votre question. Je pense que l’intérêt d’un personnage complexe, riche et grand comme le personnage de Michael Kohlhaas qui a été créé par Kleist, c’est que chacun peut s’y voir. Il n’y a pas une réponse. Il y a une réponse par lecteur. J’espère avoir préservé cette complexité et qu’il y aura une réponse par spectateur. De mon point de vue… Une des réponses que je pourrais donner, Kohlhaas est un révolté. Kohlhaas a l’intuition de quelque chose. A l’intuition d’une grande idée politique mais il n’en a pas conscience. Et c’est intéressant pour nous aujourd’hui qui savons de quelle grande idée politique, qui savons que probablement la grande idée politique c’est quelque chose autour de l’abolition des privilèges et de la révolution française.

C’est probablement, comment dire… Je n’ignore pas que Kleist se disait un grand enfant de la révolution française et que… Pardon. Que Kleist se prétendait héritier de la révolution française. Elle l’a formé, toutes ses aspirations politiques. On connait le rapport de Kleist à Bonaparte puis à Napoléon. Il a à la fois aimé en Bonaparte l’héritier de la révolution française et il a hait en Napoléon les futurs empereurs et l’héritier de l’ancien régime. Il y a quelque chose moi que, enfin, pour vous répondre d’une autre manière… Khohlaas est un personnage politique mais il ne le sait pas. Khohlaas pense qu’il se bat pour lui, pour sa dignité humaine et nous savons, nous, en le voyant, qu’il se bat pour nous. Et c’est cette fracture, que je trouve déchirante, moi en tant que lecteur et spectateur, que je voulais mettre en scène.

Dans le roman original, l’histoire se passe en Allemange. Vous avez choisi de la mettre en France. Pourquoi?

J’ai longtemps hésité à adapter ce texte parce que je ne me sentais pas autorisé à le faire, parce que je ne me sentais pas compétent. Et je n’avais jamais imaginé qu’on puisse faire autrement avec ce texte. Je pense qu’en tout cas, j’avais toujours banni l’idée de raconter une histoire allemande en langue française par respect pour l’allemand autant que pour le français. Pour une minimum de sérieux. Quand un jour,il n’y a pas très longtemps d’ailleurs, je vous racontais tout à l’heure que je me sentais de plus en plus proche du personnage et que j’avais acquis les années passant une relation plus intime au texte de Kleist et au personnage de Kohlhaas. Et je me suis dit qu’au fond, évidemment que ce texte est un texte canonique de la littérature allemande, mais au fond, ce qui le rend intéressant, c’est pas sa germanité, c’est son actualité avant tout, et son universalité. Donc qu’est-ce qui m’empêche de faire ce film en français si je le déplace légèrement en France, sans en changer le sens, sans en changer l’esprit ? Ca paraît simple aujourd’hui comme idée mais ce n’était pas du tout évident pour moi. Je dirais qu’une des choses qui m’a tranquilisé, c’est de voir le Ragtime de Milos Forman et de réaliser que ce film est une adaptation du Michael Kohlhaas de Kleist avec toutes les libertés qu’il a prises. Forman, c’est un musicien noir, pianiste de jazz, enfin, de ragtime, dans les années 1910/1920. Ses libertés sont énormes. Ce ne sont pas des chevaux c’est une voiture, une Ford T. Pourtant il a respecté l’esprit du personnage et de l’histoire. Donc moi je peux bien adapter ça en France, en français. Si j’essaie de rester fidèle à l’esprit, je peux bien travailler à la lettre, c’est pas grave.

Et justement, vous l’adaptez en français et vous prennez un acteur principal qui ne le parle pas.

Je suis un peu fou. (rires)

C’est un acteur qui a une gueule. Et depuis Casino Royale

Depuis?

Depuis Casino Royale sa carrière décolle encore plus qu’avant. D’où vient ce choix de Mads Mikkelsen ?

Je vais vous dire, intimement je pense que Mads était fait pour incarner ce personnage donc je pense que le personnage de Michael Kohlhaas attendait Mads Mikkelsen, j’en suis absolument convaincu. C’était pour lui. Après, ma démarche, c’était de chercher un acteur français. A l’époque, quand je discutais avec les collaborateurs on me disait : Tu l’imagines comment ton Michael Kohlhaas ? Et je disais: il y aurait eu un acteur formidable pour Kohlhaas il y a 10 ou 15 ans c’était Jacques Dutronc à l’époque où il a fait Van Gogh de Pialat. Il aurait été sublime, je le vois très bien. Puis je dis, oh il y a un autre qui aurait été génial c’est Clint Eastwood il y a 20 ou 30 ans. Les gens me disaient qu’il en fallait un aujourd’hui. Et je leur disait qu’au moins ça les guidait, qu’ils pouvaient m’aider à chercher.

Un jour la directrice de casting avec qui je travaillais me dit : est-ce que tu connais cet acteur? Non. Elle m’a envoyé des liens avec des photos, il a une tête incroyable mais c’est une tête de méchant. C’est un type qui doit faire des films de genre. Et je me suis intéressé à sa filmographie. A l’époque, évidemment, il n’avait pas fait La Chasse, il n’avait pas eu le prix d’interprétation à Cannes, il n’avait pas fait A Royal AffairValhalla Rising: Le Guerrier Silencieux, n’était pas encore sorti à Paris… Quand je posais la question autour de moi, en France, personne ne le connaissait. Quelques fois, des cinéphiles faisaient le lien avec le méchant dans le James Bond.

J’ai comencé par Pusher. Puis je me suis intéressé à ce qu’il a fait. J’ai vu beaucoup de films. J’étais très impressionné par son audace, sa puissance, son courage artistique dans les deux Pusher. Je trouve qu’il montrait et d’une, que cet homme n’était pas obsédé par sa beauté, et de deux, il était capable de se ridiculiser voire de s’abêtir. Sauf qu’on était dans le domaine de l’extrême. Je voulais savoir s’il pouvait faire des choses plus subtiles. J’ai vu After The Wedding de Suzanne Bier et le film a achevé de me convaincre.

Il est capable d’être subtil, tendre, amoureux. Visiblement il est très éclectique dans sa façon d’organiser son parcours. On s’est renseigné, on a traduit le scénario en anglais, on l’a envoyé et il a été très réactif, il l’a vu assez vite. Il nous a fait appeler par son agent qui disait: j’ai envie de vous rencontrer, j’aime beaucoup le scénario; il n’a pas dit, j’aime beaucoup le personnage il a dit, j’aime beaucoup le scénario. On avait accompagné le scénario d’une note sur mes intentions de mise en scène. Pourquoi je voulais faire ce film, de quelle manière etc. Il a dit qu’il aimait beaucoup le projet. On est allé le rencontrer à Copenhague et il ne parlait pas du personnage, il parlait du scénario et du projet de film. Ca c’était très important pour moi parce que je me suis rendu compte que si on concrétisait ce désir qui se manifestait c’était la bonne personne, on n’allait pas être dans une relation égocentrique au personnage, le personnage est extrêmement valorisant pour un personnage mais que c’était l’ensemble de l’opération; on sentait dans son désir qu’il était capable de s’engager dans un effort collectif, de rentrer dans le jeu du collectif. Ce qui était le cas. Il a épousé la culture de travail du film et de l’équipe et je pense que c’est quelqu’un qui a une très grande souplesse et une très grande humanité.

Comment c’est de travailler avec des acteurs dont ce n’est pas la langue maternelle? L’équipe parlait français mais certains acteurs, ce n’est pas leur langue maternelle: Sergi Lopez et Bruno Ganz, qui parlent français, David Cross,…

Sergi et Bruno parlent très bien français. En revanche David Cross ne parlait pas français. David Bennent parle français, très bien puisque David Bennent et Bruno Ganz sont suisses. On croit qu’ils sont allemands mais…

Il n’est pas autrichien Bruno Ganz?

Non il est suisse.

Au temps pour moi, je pensais qu’il était autrichien.

Non non. D’abord dans une équipe de film, tout le monde ne parle pas aux acteurs. Ceux qui étaient ammenés à parler aux acteurs, quand il y avait besoin, pouvaient leur parler en anglais.

Comme un des enjeux, pour Mads, c’était de jouer en français, il a évidemment multiplié les occasions d’assouplir et d’approfondir son français donc je dirais qu’il avait deux rapports au français. Le rapport quotidien où assez vite il disait… Il savait très bien commander une bière par exemple, c’est une chose qu’il faisait très très bien ou demander de la mayonnaise pour ses frites, ça il faisait formidablement bien. Il n’avais jamais besoin d’interprète. Quand on rentrait dans la complexité du travail, il arrivait, pour qu’on se sente un petit peu libre, moi qui ne suit pas non plus très compétent en anglais, il arrivait qu’il y ait sa coach qui nous servait d’interprète. Sinon on a parlé français entre nous parce que entre le moment du début de la préparation et la fin du tournage il a fait beaucoup de progrès. Par ailleurs, le plus tôt qu’on a pu, j’ai enregistré, il a souhaité que ce soit ma voix, ma manière de dire le texte, ou manière dont j’imaginais que soit dit le texte. Donc je lui ai enregistré la totalité du texte. Il avait son portable, son mp3 et il a vécu avec ce texte qu’il avait dans l’oreille en permanence. Il l’a travaillé de manière quasi phonétique et musicale.

A partir du moment où il m’a dit oui pour le personnage, évidemment, j’ai épuré un peu le texte. Je l’ai simplifié. Je n’avais pas pensé que le texte que j’avais écrit serait lu par un danois au début. Est-ce qu’il y a dans le texte en français, des choses très très difficiles à dire pour un danois que je pourrais peut-être modifier? Pour un danois c’est impossible de faire la différence entre in, on et an. Si je refais in, on et an, la différence entre ces 3 son qui a été largement utilisée en français, imperceptible. Il s’est arraché les cheveux a essayé de comprendre si c’était in, on ou an. Dès que je l’ai su, j’ai tenté de le retirer le plus possible mais quelques fois c’était pas possible. J’ai essayé d’adapter le texte. Je ne lui ai gardé que l’essentiel du texte afin qu’il ne gaspille pas 90% de son énergie au texte parce qu’il fallait qu’il se sente libre pour jouer. Donc j’ai fait tomber pas mal de texte, ce qui rend le personnage hiératique un peu, il ne parle pas beaucoup. Ca fait partie des efforts que j’ai fait. Et il a fait quelque chose de très intelligent, une fulgurance au tout début.

Il m’a dit ça lors de la première rencontre: si on fait ce film ensemble, j’ai 2 choses à faire, apprendre à monter à cheval et apprendre le français. Apprendre le français je le ferai jusqu’au premier clap. A partir du premier clap, on ne s’occupe plus de la langue, vous ne me dites plus rien sur la langue sinon je ne me sentirai jamais libre, il faut que je joue. Je prononcerai mal mais si je le fais, c’est sur le jeux qu’il faut intervenir. J’ai trouvé ça extrêmement intelligent qu’il me fasse cette proposition parce que quand je travaille avec des acteurs français, j’ai tendance à être très directif, maniaque sur la question de la langue, la prononciation, l’articulation et la diction. Il a dit que c’était sa condition, j’ai dit d’accord, je ne ferai pas ça.

Je l’ai béni tous les jours sur le tournage parce que… J’ai fait une ruse, on a eu une idée que c’était l’ingé son qui allait lui dire s’il devait corriger la prononciation de certains mots. C’est lui qui allait lui dire: ce mot-là tu l’as mal prononcé, il faut que tu le prononces comme ça. Et du coup Mads et moi c’était pas sur la langue qu’on avait une relation de travail, c’était sur le personnage, le jeu, le corps,… Le travail qu’on fait normalement avec un acteur. Et franchement c’est lui qui a eu cette idée-là. Ca aurait pu être une très mauvaise expérience pour lui.

Le texte est d’un siècle ancien, ce n’est pas le même vocabulaire qu’on utilise actuellement. Ca, plus le fait que le français n’est pas sa langue maternelle, ce n’est pas un peu compliqué pour laisser une place à l’improvisation?

Alors, je ne vous suis pas dans ce que vous dites. Ca dépend de quel texte on parle. Les dialogues sont très modernes.

Oui c’est vrai.

On a écrit les dialogues pour oublier qu’on était à une époque ancienne. Je voulais que le spectateur oublie qu’il était, comme vous dites, dans un temps ancien. J’avais dit à toute l’équipe: oui ça se passe au XVIème siècle mais on est au XVIème siècle donc ça se passe aujourd’hui. Donc on a fait un film au présent. Donc il ne faut pas qu’on ait des “messires” toutes les 5 minutes ou des “je ne veux point que je ne sais pas quoi”. On ne va pas mettre, chier, con, putain mais on va oublier qu’on est dans le passé. Parce qu’on raconte une histoire au présent. Au fond, l’époque on la montre mais ce n’est pas le plus important. On l’évoque. Et une fois qu’on est dedans, on est au présent. Du coup, je dirais que la langue des dialogues a suivi. Elle était dans cet esprit là.

Vous balancez régulièrement entre les documentaires et la fiction. C’est complémentaire pour vous?

Oui oui c’est complémentaire. J’essaie, quand je… C’est même pas que j’essaie. Je ne peux pas m’empêcher, quand je tourne une fiction, de conserver une ouverture documentaire à ce qui se passe autour de moi pour donner de la vie à ce qui se passe, à ce que je raconte. Je n’essaie pas de me protéger du temps qu’il fait, j’essaie d’utiliser les accidents dans le tournage, les utiliser et les retourner en force. De même que quand je travaille sur un documentaire, je ne peux pas m’empêcher de raconter des histoires et quelques fois même de faire intervenir des acteurs dans les documentaires. Je dirais que je trouve toujours le moyen qu’une pratique amène de l’oxygène à l’autre pratique. De façon à ce que les choses vibrent un peu plus qu’elles ne vibrent quand on est simplement dans la fiction et dans le contrôle et dans la maîtrise ou simplement dans le documentaire et l’immédiat et le spontané.

Donc le prochain sera un documentaire pour varier les plaisirs?

Non. Le prochain sera probablement une fiction.

A propos de l'auteur

Thibault van de Werve

Ce jeune passionné de cinéma, formé entre autres au Festival du Film Fantastique de Bruxelles, affectionne en particulier Steven Spielberg, Terrence Malick et Alejandro Gonzalez Iñárritu. Il écume avec passion les visions de presse et les nombreux festivals belges, où il s'est déjà retrouvé juré (Brussels Film Festival, Festival du Film d'Amour de Mons, Festival du Film Policier de Liège...), tout en officiant par ailleurs pour les pages culturelles de La Libre Belgique.