Rencontre avec le réalisateur des Autres

Toujours au Festival de Gand, nous avons également eu la chance de rencontrer un des plus talentueux réalisateur espagnol, Alejandro Amenábar qui venait présenter son nouveau film, REGRESSION.

D’où est venue l’idée du film ?

En réalité c’était par hasard parce que, ce que je voulais faire, il y a 6 ans, c’était un film d’horreur avec des démons mais je n’ai pas trouvé de manière suffisamment intéressante. J’ai laissé le projet de côté et me suis intéressé à autre chose. J’ai lu un livre sur des enlèvements d’indigènes basés sur des rites sataniques. J’ai donc récupéré l’idée du film sur les démons mais en le faisant de manière qui me semblait intéressante et qui était donc un film sur l’esprit. C’est pour ça qu’au final c’est plus un thriller psychologique qu’un film d’horreur.

Pourquoi cette envie de revenir au thriller après avoir fait deux films qui n’avaient rien à voir ?

Mon attention va naturellement vers le suspense. Il y a des auteurs qui préfèrent la comédie ou le drame. Moi, en tant que spectateur et ce depuis que je suis petit, j’ai toujours affectionné les films de suspense. En tant que réalisateur, j’ai commencé avec ça aussi. En vérité, Tesis, mon premier long-métrage, je l’avais écrit pour le plaisir. Jamais je n’avais pensé que ça deviendrait mon premier film, pas si rapidement du moins. Donc REGRESSION, ce n’est pas avant tout pour l’histoire que je l’ai fait mais avant tout pour ce retour aux sources et à ce genre que j’apprécie particulièrement.

Quelle est votre relation avec les films de genre et le fantastique plus particulièrement ?

C’est une relation étrange car, enfant, j’étais très peureux. C’était presque pathologique. Paradoxalement, j’étais attiré par les histoires mystérieuses. Mes parents ne me laissaient pas regarder des films d’horreur parce que j’étais peureux. On avait des voisins américains qui avaient une belle collection de films et on regardait tous les films d’horreur ensemble. Du coup mes références sont L’EXORCISTE, ROSEMARY’S BABY, ALIEN, THE OMEN (La malédiction). Ce furent des chocs. Je n’en voyais que 60% parce que je mettais mes mains devant les yeux mais c’est comme ça que je me suis fait à ce genre de films. Ca m’a appris des choses et m’a aidé à affronter mes peurs.

Il y avait 3 ans entre THE OTHERS et MAR ADENTRO, 5 ans entre MAR ADENTRO et AGORA et maintenant 6 ans entre AGORA et REGRESSION. Pourquoi tant de temps entre deux films ?

Haha, c’est parce que je suis devenu fainéant (rires). Je ne pense pas qu’il y ait eu tant de temps entre MAR ADENTRO et AGORA si ?

5 ans oui.

Wow. Ce qui m’importe le plus, ce sont les histoires. Quand je fais des films, j’ai besoin de raconter quelque chose. S’il n’y a rien derrière, je ne me sens pas être à même de raconter l’histoire. J’ai vu beaucoup de scénarios passer dont des très bons mais chaque fois, je me pose des questions. Pourquoi est-ce que je veux raconter ça ? J’ai besoin que le résultat corresponde à ce que je veux dire. C’est pour ça que c’est un processus qui prend du temps. Je vais essayer de mettre moins de temps pour le prochain.

C’est déjà votre troisième film en anglais. Pourquoi avoir localisé le film dans un endroit anglophone et pas en Espagne ?

C’est une histoire nord-américaine. De par différents aspects, c’est quelque chose de très américain. Le phénomène satanique, les sermons sur les démons dans les églises évangélistes, l’enquête sur les agressions sexuelles qui ont eu lieu aux Etats-Unis, les thérapies… Tout ça a contribué à donner un phénomène très étrange où convergeaient les forces de la foi et de la science et où la police tente de résoudre une enquête. C’est quelque chose de « typiquement » américain. Cela aurait été difficile de transférer tout ça à la réalité espagnole de la même manière qu’un film comme Mar Adentro, à propos de l’euthanasie qui, désormais, est un thème universel, devait être tourné en Espagne parce que c’était une réalité très concrète là-bas à cette époque.

Comment avez-vous choisi le casting ?

Parfois c’est surprenant, c’est facile. Ce fut le cas pour Emma (Watson) et Ethan (Hawke). Emma était une option « long shot » parce que le rôle est assez bizarre, très important et qu’elle aurait pu dire non. Elle a aimé le script et a compris ce que le film voulait dire. Elle a également aimé faire un film de genre, le changement de registre. Ethan, j’avais suivi sa carrière et c’est un acteur que j’admire beaucoup. J’aime beaucoup la trilogie de Richard Linklater (BEFORE SUNRISE, BEFORE SUNSET, BEFORE MIDNIGHT NDLR). C’est un acteur qu’on a pensé pouvoir connecter à quelqu’un qui a écrit une histoire depuis l’Europe alors qu’elle prend place en Amérique. Il nous a rapidement dit oui. Le reste est une combinaison d’acteurs canadiens, parce que le film est une coproduction entre le Canada et l’Espagne, et d’acteurs anglais. Pour David Thewlis, on a pensé à lui avec une directrice de casting anglaise avec laquelle j’avais déjà travaillé sur plusieurs films. On s’est dit qu’il avait la présence et l’autorité que le personnage exigeait.

Pour vous, quels sont les éléments qui font qu’un thriller est un bon thriller ?

Je pense que je fais plus quelque chose d’intermédiaire. Pas de l’horreur ni du thriller. Plutôt du suspense. J’aime tout ce qui a rapport avec l’esprit, le psychologique et tout ce qu’on ne voit pas, ce qui est derrière, ce qui est hors-champs. Ou même ce qui est dans l’obscurité. Dans ce cas ci, il y a même des choses qui sont « hors focus », qui sont floues. J’aime le genre des thrillers psychologiques. J’aime l’idée de rentrer dans l’esprit des gens et de voir les régressions. Dans mon cas, j’essaie toujours de le raconter de la manière la plus facile. Je ne pourrais pas vous en dire plus. Il y a des thrillers très compliqués visuellement parlant. Il y a aussi un fort rapport à l’atmosphère.

Que pensez-vous de VANILLA SKY (qui est donc un remake de son film ABRE LOS OJOS (Ouvre les yeux) NDLR) ?

C’est bizarre parce que, justement, je n’ai pas eu une réaction bizarre. C’est comme entendre sa chanson jouée par un autre groupe. OUVRE LES YEUX est un film à propos duquel j’ai toujours eu des incertitudes. J’en ai eu quand on a écrit le scénario, quand on a tourné, quand on l’a monté. Mes producteurs le trouvaient parfait mais j’ai toujours eu des doutes. J’ai toujours eu la sensation que je changerais des choses. Quand j’ai vu le remake, j’ai vu qu’ils avaient changé des choses mais qu’ils n’avaient pas améliorés les choses que moi j’aurais modifiées. C’est un film de Cameron Crowe. L’ambiance est celle de Cameron Crowe. Je ne sais pas si le ton était le plus adéquat pour raconter cette histoire mais bon, comme j’avais déjà des doutes avec le film original…

TESIS a été primé au BIFFF, un festival qu’on affectionne particulièrement, THE OTHERS (Les Autres) a été primé ici à Gand, vous avez gagné beaucoup de Goyas, un Oscar. C’est important pour vous ?

Oui et non. Je ne pense jamais aux prix quand je fais un film. Le rêve de tout étudiant, et ils disent tous que c’est faux, c’est de se voir avec un Oscar en main. Quand quelqu’un vient à la maison, peu importe qui c’est, s’il est du monde du cinéma ou pas, il demande à voir l’Oscar et à prendre une photo avec l’Oscar en main. C’est quelque chose d’iconique. Bien sûr, quand un film est fini et qu’on doit le promouvoir, on pense à des festivals dans lesquels on pourrait emmener le film mais on n’y pense pas quand on le fait. Les prix, c’est plus quelque chose pour les producteurs et les distributeurs. Tout le travail d’aller à des festivals, je collabore mais ce n’est pas quelque chose qui m’obsessionne.

Il y a actuellement une certaine mode d’acteurs et réalisateurs de cinéma qui vont faire des séries. Vous n’en n’avez pas envie ?

J’adorerais d’autant plus que je pense que la télévision est en train de vivre un âge d’or. Les gens y font des choses que l’industrie du ciné ne fait pas. Ca permet de plus approfondir les personnages et de prendre plus de temps pour raconter l’histoire. Mais mon problème avec la télévision c’est que, je regarde un épisode et puis il m’en reste un, puis un autre, il m’en reste 11 en fait. Et il me reste encore 3 saisons. Ca m’énerve. Le format épisodique m’énerve en tant que spectateur donc je pense qu’en tant que créateur, ça me serait difficile de gérer cet aspect.

A propos de l'auteur

Thibault van de Werve

Ce jeune passionné de cinéma, formé entre autres au Festival du Film Fantastique de Bruxelles, affectionne en particulier Steven Spielberg, Terrence Malick et Alejandro Gonzalez Iñárritu. Il écume avec passion les visions de presse et les nombreux festivals belges, où il s'est déjà retrouvé juré (Brussels Film Festival, Festival du Film d'Amour de Mons, Festival du Film Policier de Liège...), tout en officiant par ailleurs pour les pages culturelles de La Libre Belgique.