Le nouveau film de Paul Haggis, Third Person, a été présenté au dernier festival d’Ostende. Pour l’occasion, Adrien Brody et l’israélienne Moran Atias étaient venus présenter le film et inaugurer leur étoile sur le walk of fame local situé sur la digue. Nous les avons rencontrés. Voici le compte-rendu.

Comment avez-vous été impliqué et pourquoi vous êtes-vous intéressé à ce film ? A cause de Paul Haggis ?

Adrien Brody: Principalement à cause de Paul (Haggis, le réalisateur NDLR) car j’adore son travail et son sens de la narration. Des amis communs m’ont parlé de son projet et j’ai été convaincu par la complexité qui lie les personnages du film. Liam (Neeson NDLR) était déjà attaché au projet quand je suis arrivé. J’aime plonger dans des personnages qui doivent réparer leurs erreurs. Ca m’a parlé et a évidemment parlé à Paul lors de l’écriture, ça a parlé à Moran.

Vous avez dû auditionner ?

AB: Non. Je suis assez âgé pour ne plus devoir auditionner.

Moran Atias : Pourquoi ? C’est tellement chouette d’auditionner ! (sur un ton ironique)

AB: C’est vrai mais ça sert surtout à se prouver des choses et je ne sens plus que je dois me prouver des choses. Si je devais incarner une femme peut-être. Vous ne me croiriez pas, je devrais prouver beaucoup de choses. Je comprends assez bien mais jouer un businessman qui tombe amoureux d’une femme mystérieuse je pense pouvoir gérer ça correctement.

Comment préparez-vous vos rôles, dont ceux du film en particulier?

AB: En général, je m’applique énormément pour un rôle mais celui-ci a nécessité moins de travail que d’autres. Je suis prêt à aller très loin pour incarner un personnage, pas parce qu’il le faut, mais parce que c’est une nécessité pour moi. Je sais que Moran a eu beaucoup à faire pour comprendre la culture roumaine et d’aller à un endroit tellement éloigné d’elle, physiquement et mentalement. Je crois que la clé était de transmettre des types de personnes que je connais et qui sont très différents de moi. Des personnes qui sont au bord de la banqueroute émotionnelle d’une manière et qui sont menés par différentes motivations dans leur vie. J’ai eu la chance d’être entouré de personnes créatives ces dernières années qui me poussent à m’investir au maximum pour exprimer des palettes d’émotions différentes, comme ici une sorte de faillite émotionnelle. Certaines personnes sont intéressés par des motifs économiques  et le succès et leur valeur est différente. J’ai vécu. J’ai vécu assez pour comprendre la complexité des relations et de la perte d’un être cher. Je puise dans ma propre vie et dans mon imagination.  Il faut se reposer sur son imagination. Je peux imaginer que je joue Chopin, je peux imaginer que je pèse 20 kilos de plus et que j’ai les compétences pour utiliser des armes. Ce sont des compétences qu’il faut avoir.

MA: Pour atteindre une certaine aisance pour jouer mon personnage de roumaine sans-papiers, j’ai senti que je devais travailler en amont, sur différents niveaux. J’ai voulu comprendre ce que pouvait être la vue d’une de ces femmes donc je me suis immergée pendant trois mois et demi. Par exemple, en allant mendier dans la rue. Je pensais que ça serait facile mais en réalité, ce fut très dur et j’ai donc dû passer du temps sur chaque étape.  J’ai d’abord du aller à Rome, en Italie et je suis allée dans un appartement sans gaz ni électricité afin de rentrer dans ce personnage de gitane. J’avais un agenda avec plein de choses que les gitans font. Globalement, ça consistait à essayer de survivre. Demander de l’argent dans la rue, c’est vraiment très difficile. C’était dur au niveau de l’égo. Il faut se convaincre qu’on est vraiment dans le besoin pour le faire. Je devais trouver d’abord de bonnes excuses pour demander de l’argent car les gens pensaient que j’avais l’air trop en forme que pour être dans le besoin. J’ai dû me convaincre moi-même qu’il n’y avait pas de honte à demander de l’argent quand on est dans le besoin, car auparavant je jugeais comme beaucoup de monde les mendiants. Pour les gitans c’est compliqué parce qu’ils n’ont pas de passeports, pas de pays. Comment vont-il gagner de l’argent ? Comment vont-ils survivre ? On me donnait d’ailleurs plutôt des cigarettes. Je pensais aussi que nettoyer un pare-brise serait facile mais on imagine même pas le nombre de manches et de raclettes qui existent… Et il faut pratiquer un peu pour voir lesquelles fonctionnent bien ou pas. Je ne voulais rien compromettre. Peut-être que quand ma carrière sera plus longue, j’oserai me baser en partie sur mon imagination mais pour le moment, je dois m’immerger au maximum dans un rôle. J’ai fait ça pendant 3 mois et demi. Honnêtement, au début, ces choses n’étaient pas les plus difficiles. Ca vous motive d’une certaine manière parce que vous êtes vraiment dépendant. Vous ne vous appuyez sur rien si ce n’est vous même. On n’a besoin de rien. Personnellement, les objets ne me manquent pas. Je ne ressens pas le besoin d’en avoir plein. Bien sur, l’argent est nécessaire mais ça vous motive.

Quand vous avez lu le script, est ce que le fait que vos personnages font partie de quelque chose de plus grand vous a intéressé ?

AB: C’est vraiment très intéressant. C’est le processus de la narration. Tous ces personnages jouent un plus grand rôle et partagent tous quelque chose visiblement. C’est le média du réalisateur. Ca permet de collaborer avec des personnes que j’admire et c’est quelque chose de génial.

MA: C’est une excellente réponse.

Dans vos carrières, quelles raisons vous poussent à accepter ou refuser un rôle?

AB: Mes critères changent avec le temps mais j’essaye d’être aventurier, sans humour car je prend mon métier très au sérieux. Mais je dois rester libre et suivre ma propre voie. Donc à différents moments, je suis attiré par différentes choses et rôles, différentes sensibilités et des personnes avec qui je veux collaborer. Au final, ça doit être un rôle qui me rend curieux ou dont j’ai envie d’apprendre. La constante dans mes choix se résume à: est-ce neuf et y a-t-il des challenges à relever?

MA: Je m’implique totalement quand je prépare un rôle donc, la présence d’Adrien, que je connaissais déjà, m’a relaxée. J’ai tendance à me plonger dans une immersion totale lors d’un tournage et j’ai observé comment il se préparait avant de jouer une scène. Un peu comme une révision avant d’entamer le prochain examen.

Peut-on faire un parallèle entre vos personnages et votre propre personnalité? Lequel d ‘entre-eux serait le plus proche de vous?

AB: Bonne question, je n’y pense pas souvent et je choisis parfois des rôles très différents de ma personnalité. Mais il y a une part de moi dans chaque personnage, évidemment. Il me faut une connexion, et comme je suis très complexe, je sais avoir un lien avec tous ces personnages sans qu’aucun d’entre-eux ne soit moi. C’est difficile de vous donner un exemple, il a des tonnes de ces liens qui apparaissent dans ma vie. Leurs vies sont fictives mais elles m’attirèrent à un moment précis de ma propre existence, pour diverses raisons.

Le fait d’avoir gagné un Oscar et un César pour Le Pianiste vous a ouvert des portes ou plutôt l’inverse?

AB: La force du métier d’acteur, c’est de pouvoir expérimenter ces rôles et les vies qu’ils représentent. Savoir interpréter un personnage avec brio donne un avantage mais aussi un défaut. C’est pour ça que certains acteurs jouent toujours le même genre de personnage. J’ai cherché à accomplir mon rêve de diversité mais ça a confus certaines personnes. Au contraire, ça devrait être encourageant, et ne pas prêter à confusion. On choisit naturellement la sécurité et la régularité mais j’aime les défis. Predators l’illustre bien. Certains pensent que j’ai accepté le rôle pour l’argent, uniquement pour avoir un gros cachet et figurer dans un gros film hollywoodien. Ce fut une vraie bataille de convaincre le public mais aussi les studios, de prouver que l’acteur qui incarna le pianiste pouvait aussi se mettre dans les chaussures d’Arnold Schwarzenegger. Le faire avec intégrité, sans froisser les fans de ce genre de films, dont je fais partie, fut un énorme défi que je pense avoir réussi, et j’en suis très fier. Gagner une récompense rend les choses difficiles car la barre est placée trop haute, parfois plus haut que ce qu’une personne peut atteindre. Je n’ai pas vu de rôle supérieur au pianiste… Alors j’expérimente et je tente des nouveaux rôles très différents.

A propos de l'auteur

Thibault van de Werve

Ce jeune passionné de cinéma, formé entre autres au Festival du Film Fantastique de Bruxelles, affectionne en particulier Steven Spielberg, Terrence Malick et Alejandro Gonzalez Iñárritu. Il écume avec passion les visions de presse et les nombreux festivals belges, où il s'est déjà retrouvé juré (Brussels Film Festival, Festival du Film d'Amour de Mons, Festival du Film Policier de Liège...), tout en officiant par ailleurs pour les pages culturelles de La Libre Belgique.