Mercredi 30 avril, nous avions rendez-vous au Radisson Blu Hôtel de la Place du Luxembourg à Bruxelles pour rencontrer Delphine Lehericey et Solène Rigot respectivement réalisatrice et actrice principale de Puppy Love, qui est un premier long-métrage. L’interview, absolument passionnante a duré près de 40 minutes dont voici seulement un petit aperçu.

D’où vous est venue l’idée du scénario de Puppy Love ?

Delphine Lehericey : C’est mes producteurs qui m’ont demandé de faire un long-métrage avec un scénario parce que j’avais fait un moyen-métrage en impro et pour financer un film il faut un scénario. J’ai senti que ça allait prendre du temps parce que c’est long de faire un long-métrage et donc je me suis demandé qu’elle était la période la plus importante à raconter, dans ma vie en tout cas, pour avoir un contact personnel avec le film et je me suis dit que c’était ce moment de l’adolescence où il y a cette première fois qui vient et qui est quand même banale et universelle et qui a été particulière, singulière chez moi.

Justement, le film parle d’un moment particulier dans la vie des deux héroïnes. A quel public destiniez-vous le film ?

D : Au départ, c’était vraiment l’idée de faire un film un peu nécessaire parce que c’était inspiré de faits réels et puis, très vite, pendant le tournage, on s’est dit que ça serait pas mal de destiner ce film aux adolescents. Et puis comme le film se passe dans les années 90 on s’est dit que le film permettait de faire appel à une certaine nostalgie et donc ça pourrait aussi convaincre ou rencontrer des gens plus dans la trentaine ou même quarante. En montrant le film on se rend compte que c’est hyper large, que ça va de 14 à 70 ans. Du moment qu’on a passé l’adolescence ou qu’on est dedans, il y a quelque chose qui concerne tout le monde dans l’histoire.

Solène, qu’avez-vous pensé du scénario quand vous l’avez lu ?

S : En fait, la première fois que je l’ai lu pour passer le casting, j’avais eu peur et j’avais dit non, je ne voulais pas passer le casting. C’était un film qui me faisait peur parce que c’est un grand rôle et qu’il y a des choses compliquées à jouer. Il y avait un truc fort que je n’acceptais pas dans le scénario au début. Tout à la fin du casting il y a Audrey Bastien qui joue Julia et que je connaissais qui m’a dit qu’elle allait jouer dans ce film là et j’avais oublié que j’avais dit non. Elle m’a ramenée au dernier jour de casting, j’ai relu le scénario et je me suis dit que je ne pouvais pas passer à côté de ça. Donc j’ai débarqué le dernier jour de casting avec Audrey.

Vous vous êtes reconnue dans le personnage ?

S : Un peu oui. Il y a toujours un truc qui correspond dans ce qu’on vie. Oui un peu, comme tout le monde peut se reconnaître parce que c’est l’adolescence même si j’ai pas eu une adolescence comme ça mais oui, dans les questionnement et tout ça, il y a des choses dont j’étais proche.

Comment s’est passé le casting justement ?

D : C’est assez compliqué. Le scénario n’était pas tout à fait terminé. Enfin, il l’était mais ce n’était pas la dernière version et j’avais vraiment besoin de rencontrer quelqu’un, notamment pour le personnage de Diane, pour continuer à écrire et continuer à fabriquer quelque chose avec l’actrice qui incarnerait ce rôle. Au fur et à mesure du casting je me suis rendue compte que je cherchais un personnage un personnage qui me ressemblait quand j’avais 15 ans donc c’était compliqué parce que j’ai une vision de moi qui n’est pas objective et, en même temps, j’avais envie de rencontrer quelqu’un et pas une actrice. J’avais vraiment envie d’une personnalité qui soit assez solide et qui puisse me proposer autre chose tout en me ressemblant. C’était un peu complexe dans ma tête (rires). Mais on a fait un casting assez long. C’était 9 mois de casting, en France en Suisse et en Belgique et on a du voir 700 ou 800 jeunes filles. Au départ on voyait des filles très jeunes. Des filles de l’âge des personnages du rôle, entre 14 et 16 ans. Très vite je me suis aperçue qu’elles avaient très envie de jouer dans un film, qu’elles avaient beaucoup de désir. Ce désir me faisait peur parce que j’avais une responsabilité et je n’avais pas envie de les forcer à faire quelque chose, de les obliger à jouer ou de croire qu’elles avaient envie de jouer quelque chose qu’elles n’avaient pas encore traversé. Ca aurait imprimé dans leur vie réelle un truc que je ne me sentais pas d’avoir fabriqué. Après on s’est mis à chercher des filles qui ressemblaient à ces âges là mais qui étaient majeures. Déjà ça nous simplifie beaucoup la vie aussi pour le tournage. Et qu’elles aient un petit background. Comme toi (elle s’adresse à Solène).

Vous n’avez pas écrit en pensant à des acteurs particuliers en tête ?

Non, je ne fais pas comme ça. Le rôle du père, il y a un acteur que j’aime beaucoup, un acteur flamand qui s’appelle Jan Hameneker qui a joué dans mon moyen-métrage et j’avais vraiment envie que ce soit lui le père parce que je trouve qu’il est toujours employé dans des personnages un peu de psychopathes ou de gros bourrins flamands alors que c’est quelqu’un qui a la capacité de composer des personnages. En plus on s’entend hyper bien. Le truc c’est que quand on lance un premier long-métrage en production, pour le financer, pas que le film soit cher mais, la production demande à ce qu’il y ait au moins un acteur connu. Comme ça ne pouvait pas être sur les jeunes filles parce que les rôles sont trop jeunes et que les filles ne sont pas connues à cet âge là, il fallait que le père soit un acteur connu donc je n’ai pas pu donner ce rôle à Jan mais, en même temps, je trouve que c’est mieux comme ça. Le personnage du père joué par Jan Hameneker ça aurait été plus dangereux parce qu’il a quelque chose de plus inquiétant. Vincent Pérez a quelque chose de plus propre ce qui est rassurant et en même temps ça permet qu’on s’identifie à lui et qu’on soit touché, même s’il est maladroit et puis qu’on sait ce qui se passe à la fin, il y a quand même quelque chose qui le rachète parce qu’il a cette image très seine. Je ne regrette pas du tout en plus Vincent Pérez. Je referai des films avec Jan plus tard.

Comment ça s’est passé Solène la relation avec Vincent Pérez ?

Débats politiques. On a fait beaucoup de débats politiques. On est assez opposés dans nos choix. Nan mais bon, on avait vraiment une relation complice. C’était une belle rencontre et il m’a appris plein de choses. C’était très complice, aussi avec celui qui joue mon petit frère, Vadim, il y avait une espèce de trio qui s’était formé. Il y a un lien qui s’est créé, c’était très intéressant.

Et la relation avec Audrey ?

Bah c’est Audrey.  Ouais je la connaissais d’avant. On avait tourné ensemble dans une série. Là on a récemment tourné ensemble dans un court-métrage donc c’est une belle relation d’amitié. Il y avait déjà une relation donc on pouvait se faire confiance et être déjà à l’aise pour jouer ensemble vu qu’on l’avait déjà fait. Et on était contente de se retrouver pour jouer ensemble.

C’est rassurant en tant que réalisatrice d’avoir des acteurs qui se connaissent déjà ?

C’était surtout très pratique parce que quand je les ai vues toutes les deux au moment du casting, déjà j’étais hyper contente de voir que Solène était là et que ça allait être elle, et en plus j’ai senti leur complicité et leur relation dans la vie, je pouvais m’en servir pour le tournage et pour le jeu donc c’était un cadeau. Le film repose très fort sur le casting et cette complicité est déjà là donc disons que j’ai eu du temps pour faire autre chose vu qu’une partie du travail était déjà fait. (rires)

Le film, qui est loin d’être choquant, est quand même assez cru. Comment avez-vous abordé les scènes de sexe ?

Le scénario était plus trash que le film ne l’est. Ca allait plus loin notamment dans la description des scènes de sexe, on était censés montrer plus de choses. J’avais envie que ça soit assez explicite au niveau du scénario et à un moment donné je me suis dit que pour un premier long-métrage c’était peut-être nécessaire de montrer beaucoup de choses parce que t’as envie de marquer le coup et que tu peux être une femme réalisatrice et provoquer de cette manière la. Après je me suis dit que c’était un peu une « réaction adolescente » et que je n’avais sans doute pas besoin d’aller aussi loin mais sans doute de réfléchir plus pour donner une distance à donner pour que les gens pensent qu’ils ont vu beaucoup de choses et qu’en fait ils n’avaient pas vu grand chose. Ce qui est important dans les scènes ce n’est pas de montrer. C’est grâce à Solène et Audrey, grâce à leurs limites aussi par rapport à ce qu’elles pouvaient montrer et ce qu’elles voulaient jouer que j’ai trouvé cette distance avec la caméra. Pour le tournage lui-même des scènes ce n’était vraiment pas compliqué. C’était plus simple parce qu’on a peu répété. On n’a certainement pas répété ces scènes de sexe. On a juste fait des rencontres au préalable entre les acteurs impliqués pour juste au moins se voir et puis connecter quelque chose. On a travaillé des chorégraphies sans exagérer ce qui est orgasme, ce qui me fatigue et ce n’est pas comme ça dans la vraie vie, je trouve ça très énervant et très faux tout de suite. On a donc répété les scènes habillés et on faisait toute la séquence qui pouvait durer 10-12 minutes, comme un vrai rapport sexuel puis on est allé en petite équipe, de 4-5 personnes dont beaucoup de filles. Il y avait moitié garçon moitié filles donc c’était équilibré. C’était aussi important qu’il y ait des filles sur le plateau parce que ce sont des jeunes filles qui étaient nues. Ensuite on disait que les acteurs devaient être nus, on disait action et on refaisait la scène plusieurs fois. C’était assez naturel, assez simple. On savait où se mettre, elles savaient où elles devaient se caler et tourner. Ce n’était pas tendu. Il y a eu des scènes beaucoup plus dures à tourner que celles là où c’était tendu.

Vous aviez la volonté de vouloir marquer le coup pour un premier long-métrage ?

Pas consciemment. J’avais surtout peur de me planter et de faire un mauvais film, surtout sur un sujet aussi répandu. L’enjeu c’était aussi que ce ne soit pas mièvre, trop romantique ou gentillet ou que ça ne soit pas trop proche des films de Céline Sciamma ou d’autres réalisateurs qui ont fait des films sur l’adolescence et pas de juste faire un film en plus. Pas faire un film pour faire un film. Je me posais plutôt ces questions là. J’ai un problème avec l’esthétique. Je suis détendue parce que le film sort et qu’il a de bons retours en festival mais je viens du documentaire et dès qu’en fiction je me mets à fabriquer un plan de manière esthétique et que j’oublie ce que je vais raconter, j’oublie les acteurs et tout le reste, ça ne va pas. Je sais que je suis en train de faire un truc beau et au final, dans le travail que je fais, c’est pas ça qui est intéressant. J’ai longtemps hyper complexée de ne pas avoir un style de cinéma en me disant, tel réalisateur on le reconnaît parce que c’est cette image là, il fabrique des plans comme ça. Maintenant je me rends compte qu’il y a une patte ou un style dans le film lui-même, dans l’histoire, la manière dont elle se développe et que peut-être, pour un premier film, c’est déjà pas mal. Je ferai d’autres choses après.

Solène, les scènes de sexe justement, quand on est en début de carrière en plus, c’est pas compliqué, ça fait pas peur ?

S : Si bien sur, ça fait peur parce que c’est ton corps, c’est tes trucs. Mais du moment qu’une scène est justifiée dans le scénario et ancrée dans l’histoire, ça va. Ca fait partie de l’histoire dans sa globalité. Dans Puppy Love il n’y a aucune scène gratuite. Si elles n’étaient pas là, les gens ressentiraient moins de choses par rapport au film. En vrai ce ne sont pas les scènes les plus durs non plus puisque c’est juste au niveau de la gêne et des blocages que tu peux avoir mais ce n’est pas les scènes où tu te donnes le plus. (rires)

D : Dès que tu parles de sexe tu ne peux pas dire prendre, donne, y aller. Tu les bip.

S : Ouais c’est ça. Nan mais c’est pas les trucs où tu vas plus te donner au niveau du jeu. Enfin si mais bon.

D : On pose beaucoup plus cette question à Solène alors que finalement elle est plutôt spectatrice pendant longtemps jusqu’à sa première fois et c’est plutôt Julia enfin, Audrey Bastien qui a beaucoup donné. Et ça c’était un enjeu important de son personnage et de l’histoire du film, c’était de ne la rendre ni salope, ni manipulatrice ni perverse mais de rendre ça assez beau, assez doux et de montrer que c’était une sexualité assez libre même si ce n’est pas quelque chose de fondamentalement heureuse mais il ne fallait pas non plus dénaturer l’actrice. C’était plus un enjeu pour elle. Du coup c’est vrai que le regard de Solène, dans son personnage de Diane, sur ce que fait Julia, était hyper important. Il fallait qu’il reste respectueux, pas dans le jugement. C’était plus un travail d’actrice pour ça. En plus c’est quelqu’un d’hyper timide Audrey. C’est presque un contre-emploi. Audrey Bastien est plus réservée que Solène qui est… Je sais pas (en s’adressant à Solène), t’as une espèce d’aisance relationnelle. Audrey, c’est pas du tout une bête sociale, c’est plutôt une fille dans son coin. Mais quand ça tourne elle y va .

C’était rassurant d’avoir Audrey à côté ?

Ah ben oui. Pendant tout le film, parfois on s’engueulait, mais c’est normal. Même pas en fait, on s’est peut-être engueulée une fois pour une histoire de merde. Mais nan, c’était hyper rassurant. On mettait tout à plat. En tout cas dans les scènes de sexe, on était ensemble, il y avait une connexion hyper forte.

A propos de l'auteur

Thibault van de Werve

Ce jeune passionné de cinéma, formé entre autres au Festival du Film Fantastique de Bruxelles, affectionne en particulier Steven Spielberg, Terrence Malick et Alejandro Gonzalez Iñárritu. Il écume avec passion les visions de presse et les nombreux festivals belges, où il s'est déjà retrouvé juré (Brussels Film Festival, Festival du Film d'Amour de Mons, Festival du Film Policier de Liège...), tout en officiant par ailleurs pour les pages culturelles de La Libre Belgique.