Une Affaire Privée
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Une Affaire Privée

par Sylvie Jacquy
Publié: Dernière mise à jour le

Equipe:
Durée : 107’
Genre:
Date de sortie: 16/07/2002

Cotation:

4 sur 6 étoiles

Si vous avez manqué le début:

Le pack de bière à portée de main, un mégot de cigarette dans l'autre, le regard éteint et la gueule fatiguée, François Manéri meuble ses longues soirées solitaires avachi devant sa télé, depuis que sa femme l'a quitté. Pour ce qui est de ses journées, engoncé dans son vieil anorak, il traîne sa grande carcasse usée à la recherche d'indices au gré des enquêtes vaseuses qui lui sont confiées, car notre homme est détective privé. Et lorsque sa patronne le colle sur la disparition de Rachel Siprien, c'est désabusé et sans grande conviction qu'il s'en va poser les questions d'usage à l'entourage de la jeune fille, se donnant une semaine pour classer l'affaire, résolue ou non. Oui mais voilà, plus il avance dans ses recherches, plus sa vie professionnelle et privée se compliquent et la personnalité à multiples facettes de la disparue va rapidement le plonger dans des univers troubles où les rencontres étranges vont se succéder.

 

Notre critique:

Si l’on fait preuve d’un peu de lucidité, il faut bien avouer que depuis bien longtemps polar et cinéma français ont un peu de mal à cohabiter. Entre le policier franchouillard rythmé et passionnant comme un concours de pêche à la ligne le dimanche qui arrive tout juste à nous tirer un bâillement et les platées insipides et indigestes de plagiats façon thrillers hollywoodiens pour « d’jeun’s » nourris à la culture fast-food vite consommée et vite oubliée, rien de vraiment captivant ou étonnant à sa mettre sous la dent. Dans son précédent opus Guillaume Nicloux (également auteur de séries noires) avait bien tenté de dépoussiérer le personnage de détective privé en osant une adaptation bouffonne et insolente du POULPE malheureusement bien que savoureusement cuisiné, la bête n’avait pas obtenu le succès qu’elle méritait. Toujours hors normes et plus que jamais fidèle à l’univers noir et aux ambiances désenchantées, il remet une nouvelle fois le couvert bien décidé à réhabiliter un genre délaissé dans les recettes du cinéma français.

C’est à l’inoubliable dégaine de Patrick Dewaere qu’il n’a cessé de penser en écrivant l’histoire de ce privé à la ramasse,  mais en bon amateur de polars toujours prêt à brouiller les pistes, c’est en revanche à un ancien Bronzé qu’il a confié la tâche d’interpréter ce Marlowe revisité. A des années lumières du mythe du trench-coat, du whisky millésimé et des jolies pépées, Thierry Lhermitte (étonnant et remarquable dans ce contre-emploi) ballade nonchalamment son malaise et ses désillusions de vieux loup usé au gré d’une intrigue glauque et poisseuse à souhait.

Le polar est avant tout une affaire de style et Guillaume Nicloux ne le sait que trop bien; montage cut, photo sous-exposée, dialogues ciselés, il joue sur l’esthétique, la surprise et le décalage permanent. Multipliant les faux indices, se jouant de la chronologie, il préfère laisser de côté son histoire de disparition et les rebondissements habituellement réservés à ce genre d’intrigue pour mieux s’arrêter sur les personnages multiples (occasion de retrouver en guests quelques visages connus, tous dans des contre-emplois louches et croustillants) et se concentrer sur l’ambiance dans laquelle ils baignent.

Film avant tout d’atmosphère, UNE AFFAIRE PRIVEE vaut plus pour le climat étrange et insolite qu’il distille que pour le parcours qu’il emprunte. Capable de tout y compris d’aller filmer dans une véritable boîte à partouzes avec des figurants locaux, son réalisateur prend le risque de tout miser sur une ambiance fantomatique et étouffante et un ton singulier, quitte à perdre pas mal de spectateurs en route. Captivant et réjouissant pour certains, cet univers interlope et abstrait, cette stylisation de l’image et cette surenchère dans les détails sordides peuvent tout autant filer le bourdon et passablement agacer. A l’instar d’une vieille bouteille de scotch qu’on aurait débouchée, ce polar a un goût de curieux et d’originalité qui selon la manière dont il est consommé peut aussi laisser une désagréable sensation de gueule de bois difficile à faire passer. Quoi qu’il en soit si l’abus d’alcool peut nuire à la santé celui de cinéma ne peut être que conseillé.