Taking Sides
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Taking Sides

par Sylvie Jacquy
Publié: Dernière mise à jour le

Equipe:
Durée : 110’
Genre:
Date de sortie: 09/07/2002

Cotation:

4 sur 6 étoiles

Si vous avez manqué le début:

Berlin, 1946. Tandis que l'Allemagne en ruine tente de panser ses plaies et régler ses comptes avec le fascisme, sous l'égide des Alliés, une vaste campagne de dénazification s'organise à travers le pays afin de mettre un terme au régime dictatorial de la période hitlérienne. Retrouver et punir les coupables, éradiquer les racines du mal, doivent ainsi permettre de restaurer les valeurs démocratiques dans le pays. C'est dans ce cadre que le major américain Steve Arnold est désigné pour enquêter et instruire l'un des dossiers les plus complexes et les plus symboliques de cette période, celui de Wilhelm Furtwängler, l'un des plus grands chefs d'orchestre du monde. Demeuré dans son pays de 1933 à 1944, couvert d'honneurs et figure de proue de la musique allemande sous le IIIe Reich, le prestigieux maestro passe aux yeux des Américains pour l'emblème culturel du régime nazi et la vivante illustration de la lâcheté complice de son peuple. Persuadé de la culpabilité de son célèbre suspect, prêt à recourir à tous les stratagèmes, Arnold ne va reculer devant aucun forme de pression et d'intimidation pour faire craquer sa proie et en faire un exemple. Pourtant rien ne prouve vraiment que l'homme a réellement cautionné le parti d'Adolf Hitler.

 

Notre critique:

Quels effets l’oppression politique, le pouvoir et le carriérisme peuvent-ils avoir sur les individus? Jusqu’à quel degré de résistance ou de compromission sommes-nous prêts pour poursuivre nos idéaux? De MEPHISTO (Oscar 1982 du film étranger) à COLONEL REDL (Prix du jury à Cannes en 1985) ou plus récemment à SUNSHINE, la filmographie du réalisateur Hongrois István Szabó n’a cessé de décliner ces passionnantes questions intemporelles et universelles mais ô combien délicates à traiter lorsqu’elles mettent le doigt sur des périodes troubles comme celle de la seconde guerre mondiale et a fortiori s’inspirent d’évènements historiques réels. Adaptation d’une pièce de théâtre du dramaturge Britannique Ronald Harwood (qui a lui même signé le scénario) reprise à Paris sous le titre A TORTS OU A RAISONS (interprétée par Michel Bouquet et Claude Brasseur), TAKING SIDES (littéralement « Prendre Parti ») tout en reprenant les thèmes clés du cinéaste, pose le problème de l’engagement des artistes et des intellectuels ainsi que les relations entre l’art et la politique au sein d’un système dictatorial.

Face à ces réflexions qui divisent encore bon nombre d’historiens, István Szabó n’a aucunement la prétention de fournir de quelconques réponses et encore moins un jugement mais simplement, et avec intelligence, il vise à susciter des interrogations chez le spectateur. L’intérêt et l’intrigue de son film ne sont pas de savoir si Furtwängler est oui ou non coupable, mais reposent plus sur une exploration de la complexité et des contradiction des rapports humains face à des problèmes moraux et des choix politiques à faire. Entre doutes et certitudes, dans ce huis clos éprouvant c’est à un terrible bras de fer que vont se livrer deux hommes persuadés d’agir au mieux chacun à leur manière.

Si la mise ne scène sobre et austère a un peu de mal à se détacher de ses origines théâtrales (malgré l’ajout de quelques scènes en extérieurs), la véracité de l’histoire mais aussi et surtout le superbe et étonnant duel d’aveugles et de sourds entre l’acteur Suédois Stellan Skarsgard (déjà remarquable dans BREAKING THE WAVES) et l’Américain Harvey Keitel (tout simplement épatant) parviennent malgré tout à nous captiver de bout en bout tant ils semblent habités par leurs personnages. Certains trouveront peut-être à redire quant à l’utilisation de certaines images d’archives choquantes, mais tout comme le récent AMEN de Costa-Gavras (à signaler aussi ici la présence d’Ulrich Tukur), TAKING SIDES n’est pas un film qui se veut confortable et cherche à laisser indifférent. Jusqu’où se laisser utiliser par la politique? Comment survivre ou sauver ses valeurs dans des périodes troublées? Si la dernière image du film (tirée d’un document d’archive montrant le véritable visage de Wilhelm Furtwängler à l’issue d’un concert) vaut bien plus que de longs discours; en ces temps où la bête rôde et où les extrêmes refont surface, on se dit que ces questions sont terriblement contemporaines et que ça vaut le coup qu’on y réfléchisse un peu.