Ceux qui m'Aiment Prendront le Train
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Ceux qui m’Aiment Prendront le Train

par Jean-Dominique Quinet
Publié: Dernière mise à jour le

Titre français : Ceux qui m'Aiment Prendront le Train

Equipe:
Durée : 115’
Genre:
Date de sortie: 09/06/1998

Cotation:

3 sur 6 étoiles

Si vous avez manqué le début:

Jean-Baptiste Emmerich est mort. Les dernières volontés de l'artiste parisien sont de se faire enterrer à Limoges. Pour lui rendre hommage, ses proches, sa famille illégitime, doivent prendre le train. Les voilà tous, amis fidèles, amants, amants des amants et femmes des amants, entassés dans un wagon trop serré, à se toiser avec amertume. Les langues se délient. Des inimitiés refont surface. Des blessures se rouvrent.
A Limoges, c'est la rencontre avec la famille naturelle: la soeur insensible, le frère, muet, brisé. On enterre le défunt, puis on se réunit jusqu'au lendemain dans la maison familiale. Pendant la nuit, les vérités éclatent. Pour le meilleur et pour le pire. Le mort a entraîné les siens dans un dernier voyage. Un voyage au bout d'eux-mêmes, au cours duquel certains se perdront, alors que d'autres se libéreront du fardeau empoisonné de leur passé.

 

Notre critique:

Par certains aspects, CEUX QUI M’AIMENT PRENDRONT LE TRAIN s’inscrit dans la plus pure tradition du cinéma de l’hexagone. Les personnages mis en scène sont complexes, meurtris, en crise. Mais malgré leur marginalité parfois outrancière (le transsexuel que personne ne reconnaît, le critique homosexuel pris entre ses deux amants), ils sont proches de nous, car leurs maux sont les nôtres. C’est le mal de vivre, l’amour impossible, le désir de plaire. Ces figures cinématographiques sont typiquement européennes et fourmillent dans les films français dit classiques. De même, le regard du cinéaste est, lui aussi, traditionnel. Il est humain, intimiste, presque documentaire.
rnCe qui démarque le film de Patrice Chéreau (LA REINE MARGOT en 1994) du reste de la production française, c’est son sens de la mise en scène original et moderne. Il s’inspire fortement de Lars Von Trier, le réalisateur danois de BREAKING THE WAVES. Beaucoup de prises de vue ont été réalisées caméra à l’épaule. Une caméra voyeuse, qui s’immisce partout, fige les conversations les plus privées, les plus dérangeantes.
rnChéreau pourtant ne se contente pas d’imiter. Il expérimente. Au montage, il impose un rythme soutenu, qui rappelle l’inexorable mouvement du train. Il coupe les gestes de ses acteurs au milieu de leur course, comme pour en souligner l’ampleur.
rnLa scène d’ouverture, dans la gare, est particulièrement frappante. En entrelaçant les scènes d’exposition avec des gros plans d’objets anodins (une lampe qui grésille, par exemple), Chéreau construit une ambiance, installe une anxiété, celle du départ et de l’inconnu. Ce début est à l’image du film: dense, beau, attachant.
rnPatrice Chéreau signe un septième film remarquable de maturité. Cet homme de théâtre, metteur en scène d’opéra, a aussi trouvé ses marques au cinéma. Il maîtrise son oeuvre complètement, jusqu’à la bande son, hétéroclite, inspirée de ses différents goûts musicaux. On y retrouve du Massive Attack, du Björk, mais aussi Charles Aznavour et Catherine Lara.
Même s’il n’a pas été cité dans le palmarès de Cannes, où il était en compétition, CEUX QUI M’AIMENT PRENDRONT LE TRAIN mérite le voyage. Il combine les trois meilleurs ingrédients du septième art: des images superbes, de grands acteurs et un scénario en béton.

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La fine fleur du cinéma français
Pour son récit aux multiples personnages, Patrice Chéreau fait appel à une sacrée brochette d’acteurs. Jean-Louis Trintignant, en tête, récolte un double rôle: celui du peintre mort et de son frère jumeau présent aux funérailles. C’est le charme singulier de Trintignant et sa prestance naturelle qui ont séduit Chéreau, notamment dans ROUGE, le film de Kieslowski, et dans REGARDE LES HOMMES TOMBER au côté de Kassovitz. Charles Berling (NETTOYAGE A SEC) joue le neveu dépressif et hargneux qui s’est disputé avec sa femme, une ex-toxicomane enceinte, interprétée par une Valeria Bruni Tedeschi poignante. Il y a encore Roschdy Zem et quelques habitués qui avaient déjà tourné avec Chéreau sur La reine Margot: Pascal Greggory (remarquable en critique d’art homosexuel), Dominique Blanc, Bruno Todeschini et Vincent Perez, surprenant dans le rôle de Viviane, un transsexuel. Un type de personnage que Perez tenait vraiment à incarner: il avait déjà fait un casting pour Abel Ferrara en vue d’interpréter un travesti!

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Un scénario mûr
L’idée principale du film vient de Danièle Thompson. Une de ses connaissances, le cinéaste François Reichenbach, à l’aube de sa mort, annonce son désir de se faire inhumer à Limoges. Aux réticences de Danièle, le mourant réplique: Ceux qui m’aiment prendront le train. Ainsi fut fait. Les relations de Reichenbach se rassemblent dans le train. Ils ne se connaissent pas, mais tous ont ceci en commun: ils revendiquent tacitement la première place dans le coeur du défunt.
Ce voyage étrange servira quelques années plus tard de point de départ au film. Danièle et Patrice Chéreau, qui ont déjà collaboré sur LA REINE MARGOT, notent des anecdotes et composent peu à peu un véritable dossier. Chacun enrichit le récit d’éléments autobiographiques. Jean-Baptiste, le peintre du film, est largement inspiré du père de Patrice. Les autres caractères apparaissent les uns après les autres: le couple séparé, l’homosexuel séropositif, les meilleurs amis, le critique cynique, etc.
Le scénario adopte vite une structure chorale et en utilise les règles: un héros central (le mort!) autour duquel gravitent deux ou trois histoires principales. Un véritable puzzle à assembler avec précision. Un puzzle qui nécessite plus de dix versions différentes. Mais Patrice Chéreau n’est pas encore satisfait. Il appelle Pierre Trividic, scénariste de Petits arrangements avec les morts. Ce dernier est chargé de consolider la structure. Il dédouble systématiquement tous les rôles (il crée deux meilleurs amis, deux amants…). Ce faisant, il installe une compétition entre tous les personnages. Il réécrit les dialogues, surtout ceux de Trintignant. En moins de trois mois, le script est finalisé. Le tournage commence…