8 Femmes
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8 Femmes

par Sylvie Jacquy
Publié: Dernière mise à jour le

Equipe:
Durée : 103’
Genre:
Date de sortie: 12/02/2002

Cotation:

5 sur 6 étoiles

Si vous avez manqué le début:

Nous sommes dans les années 50 et Noël approche à grands pas. Tradition oblige, c'est donc dans la grande villa familiale cossue, plantée au beau milieu d'un parc et isolée par la neige fraîchement tombée que la jeune Suzon échappée de son collège anglais rejoint les siens pour passer les fêtes. Elle y retrouve sa grand-mère (invalide et près de ses sous), Gaby sa mère (élégante et racée), ses tantes Augustine (vieille fille et langue de vipère) et Pierrette (scandaleuse et indésirable), sa s?ur cadette Catherine (espiègle et fan de polars) mais aussi Madame Chanel la servante noire qui l'a élevée (fidèle et dévouée) ainsi que Louise la nouvelle bonne (belle fille et insolente). Voilà le décor est planté tout comme le couteau dans le dos de la victime, seul mâle et maître de la maison. Alors que ce dernier gît sur son lit et que le téléphone vient d'être saboté, le vrai jeu de massacre peut enfin commencer. Enfermées dans cette demeure asphyxiante, de trahisons en vacheries, de mensonges en jalousies, chacune de ces huit femmes avaient suffisamment de secrets et autant de bonnes raisons de zigouiller ce brave Marcel, oui mais laquelle?

 

Notre critique:

Tout comme Hitchcock lors de la sortie de PSYCHO qui interdisait aux spectateurs d’en révéler les dernières séquences, François Ozon dans son dossier de presse nous demande de ne pas dévoiler les secrets de famille de ses huit femmes. Une fois n’est pas coutume c’est donc en mon nom mais aussi et surtout en ma qualité de femme que je m’adresse à vous. Je pourrais donc juste vous dire de courir voir ce moment de bonheur jubilatoire qu’est son dernier film avant que de mauvaises langues malotrues (et aussi masculines) vous crachent le morceau. Mais ma part de féminité bavarde et teintée de perversité associée à ma passion du 7ème art ne peuvent s’empêcher de lever un peu le voile tant ce film est une merveilleuse déclaration d’amour aux actrices présentes mais aussi à leurs aînées et à la trace qu’elles laissent dans la mémoire du cinéma. D’ailleurs depuis le superbe portrait offert à Charlotte Rampling dans SOUS LE SABLE qui oserait encore dire que ce réalisateur ne connaît ou n’aime pas les femmes.

Faute de pouvoir faire un remake du célèbre WOMEN de Cukor (dont les droits de la pièce appartiennent à Julia Roberts et Meg Ryan), François Ozon s’est donc rabattu sur une adaptation d’une pièce de boulevard des années 60 dont il a gardé l’intrigue policière en guise d’ingénieux prétexte à sublimer son éblouissante brochette d’actrices et la galerie de portraits de femmes qu’elles interprètent. Superbement coiffées et habillées, magnifiquement photographiées et disposant de dialogues étincelants de férocité et d’humour, chacune d’elle est définie par une fleur, une couleur et un clin d’il à une star ou un film de l’histoire du cinéma. Dans un souci d’égalité (même si certaines tirent un peu leur épingle du jeu) les plans de groupe sont multipliés, chaque comédienne disposant de « sa » scène et de « sa » chanson pour se raconter. Et alors l’intrigue dans tout ça, me direz-vous? Si les rebondissements, coups de théâtre et révélations en cascades s’enchaînent à tour de bras dans cette histoire complètement immorale ce n’est que pour mieux jouer avec nous et notre plaisir mais aussi avec le talent de toutes ces actrices étonnantes et surprenantes qui semblent s’amuser à nous berner et s’en donnent à coeur joie.

Multipliant les genres (mélodrame, film noir, comédie musicale?), jonglant avec les âges et toutes les facettes de la féminité, HUIT FEMMES est aussi hanté par d’innombrables références cinématographiques (Sirk, Demy, Sautet, Truffaut?) qui, si l’on s’amuse à les repérer, réveillent en nous de formidables souvenirs de spectateur. Avec ce 5ème long métrage François Ozon confirme son audace et son culot mais aussi sa capacité de se renouveler et de changer de mise en scène d’un film à l’autre. A contre pied de son dernier succès où il faisait la part belle au réalisme et au naturel, il s’offre ici l’insolence de tout miser sur l’exagération, l’artifice et la sophistication. Entre kitsch et nostalgie, glamour et humour noir, ce film n’est pas loin d’élever le crêpage de chignon au rang des Beaux Arts et certaines scènes sauront à coup sûr trouver leur place dans les annales.