Equipe:
Durée: 103‘
Genre:
Date de sortie: 08/10/2002
Cotation: ** (cotations de « ooo » -restez chez vous- à « **** » -rdv de toute urgence au cinéma)

Si vous avez manqué le début:

Corseté dans son bleu de travail, le regard déformé par les loupes de ses lunettes poussiéreuses, suite à un problème de dos, Olivier est devenu formateur en menuiserie dans un centre de réinsertion sociale pour jeunes délinquants. Un jour, la directrice lui demande d'accueillir Francis, un adolescent désireux d'apprendre les métiers du bois. Prétextant des effectifs complets, Olivier refuse de l'accueillir et propose de placer le jeune garçon dans l'atelier de soudure. Qui est Francis ? Pourquoi Olivier se met-il à le suivre et l'épier dans les couloirs de l'établissement, dans les rues de la ville et même jusqu'à son immeuble en prenant soin de l'éviter? Pourquoi est-il ainsi attiré par lui au point de se raviser pour finalement le prendre sous sa coupe et décider de le former? Et pourquoi semble-t-il le craindre à ce point?

Notre critique:

Durant près d’une demi-heure toutes ces questions et une multitudes d’autres ne vont cesser de se bousculer dans notre tête et de s’entrechoquer à l’écran. Après un générique muet en sobres lettres blanches sur fond noir, une tension extrême et un flou narratif et visuel nous entraînent dans ce « film mystère » jusqu’au bord de l’étouffement. Pourquoi cette caméra portée à l’épaule traque nerveusement et observe fébrilement ce menuisier au regard angoissé qui semble noyer sa douleur et ses secrets dans le travail comme d’autres dans l’alcool? Collée à lui, elle le suit comme un animal meurtri, filmant son dos et sa nuque sans que l’on n’arrive jamais à le distinguer en entier pas plus que pendant les 20 premières minutes ne nous sera offert le visage de celui qu’il pourchasse, cet énigmatique adolescent paumé avec qui il joue au chat et à la souris.

Il serait dommage et criminel de dévoiler en quelques lignes ce que les frères Dardenne nous amènent de manière subtile et progressive. Ceux qui connaissent leur univers savent bien qu’entre leurs pattes rien n’est anodin et que le rapport qui unit leurs deux personnages meurtris ne peut être que forcément puissant et leur drame terrible. Alors, quand la vérité nous pète en pleine figure et que débute le violent face-à-face entre ces deux figures tourmentées, au lieu de nous plonger dans un flot de bavardages explicatifs et de nous abreuver de psychologie et de sensiblerie, sans fioritures ni l’ombre d’une seule note de musique pour faire diversion, c’est leur style qui parle et leur caméra qui traduit. Sans aucune mièvrerie mais avec une densité permanente et une rigueur magnifique, par ses mouvements, ses hésitations et ses tremblements, elle restitue les émois cachés de ces deux êtres murés dans leur douleur et leur solitude qui les empêchent de communiquer et de créer un lien avec l’autre.

Cadres serrés sur les corps et leurs mouvements, plans rapprochés sur les visages et les affects qui s’y déposent, les tics et le langage « dardennien » sont austères et sans concessions. Les mauvaises langues vous diront que ce FILS est filmé à la manière de ROSETTA et que les frangins ont tendance à radoter et à ne pas se renouveler que ce soit dans leur obsession de filmer les travailleurs ou les sans-emploi ou d’enfoncer le clou sur la question des liens filiaux déjà abordé dans LA PROMESSE. Tout cela est sans doute un peu vrai mais il faut bien admettre que ce nouvel opus est sans doute le plus poussé et le plus abouti de tous.

Fidèles à eux-mêmes, les deux frères se sont remis à la tâche comme pour mieux retravailler leur cinéma en raboter les bosses, trouver les points d’équilibre et les angles justes, encadrer les sentiments et les émotions lourdes et impénétrables. LE FILS ne cherche pas à séduire, brut de décoffrage, il rend parfois l’air irrespirable et nous ôte toute certitude, pourtant au milieu de ce climat gris, triste et pluvieux même si elle est parfois brutale, une note d’espoir n’est jamais bien loin. Bien qu’une grande bouffée d’air pur s’impose à la sortie de la projection, on ne peut aussi s’empêcher de repenser à l’interprétation du fidèle Olivier Gourmet qui continue encore à nous brasser le coeur et les tripes. Rarement un acteur n’avait tout simplement été capable d’être avec autant de réalisme. Rien que pour ça, ça valait la peine.

A propos de l'auteur

Journaliste

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