Equipe:
Durée: 122‘
Genre:
Date de sortie: 08/03/2005
Cotation: ** (cotations de « ooo » -restez chez vous- à « **** » -rdv de toute urgence au cinéma)

Si vous avez manqué le début:

Une charmante épouse aimante, deux ados gentiment turbulents, un beau pavillon vaste et tout confort, une grosse cylindrée pour se déplacer, à priori Bruno Davert à tout pour être heureux selon les critères de notre bonne société de consommation de ce début de siècle. Il faut dire qu'il s'est donné du mal pour en arriver là, quinze années de travail acharné dans une entreprise spécialisée dans le traitement du papier où ses talents d'ingénieur hors pair ont fait le bonheur de ses collaborateurs et rempli les poches des actionnaires. Et puis un jour la nouvelle est tombée comme un couperet, sacrifié parmi d'autres sur l'autel de la restructuration et de la délocalisation, Bruno le héros se retrouve licencié. Les premières semaines de chômage passent presque comme des vacances, avec son niveau de qualification, Bruno est persuadé de retrouver rapidement un poste similaire. Et puis lentement d'entretiens d'embauche sans suites, en CV sans réponses, les mois défilent et les années passent et le sentiment d'inutilité, le mépris de soi et le désœuvrement finissent par le ronger. Trois ans déjà qu'il s'est engagé dans cette guerre d'usure à l'emploi sans que rien ne se passe... Pourtant dans sa branche, ils ne sont pas nombreux à postuler, tout juste une petite poignée... Devant ce terrible constat, désormais simple soldat avec pour seule mission de se sauver lui-même en préservant son confort et celui de sa petite famille, Bruno décide de changer son fusil d'épaule et de passer à l'offensive. Avec méthode et logique il choisit de tuer un par un la poignée de concurrents qui lui fait de l'ombre pour obtenir un emploi. Une fois tous éliminés, il sera forcément le seul à qui l'on proposera le poste qu'il convoite.

Notre critique:

Sur la terrasse ensoleillée d’un restaurant, le fils de Davert, pour un devoir de philo interroge ses parents: « La fin justifie-t-elle les moyens? » demande-t-il. « Non, lui répond sa mère. Sauf en temps de guerre. » Le sujet peut paraître bateau et la réponse un peu facile, mais dans le cinéma de Costa-Gavras cette question est la clef de voûte de nombreux de ses films. De Z à L’AVEU, de MISSING au récent AMEN, le cinéaste n’a eu de cesse de nous interroger, de nous titiller et de nous faire réagir en nous confrontant aux réactions des hommes face aux blessures du monde qui les entoure. Selon leurs préoccupations, leurs intérêts et le contexte dans lequel ils se trouvent, la guerre qui les menace peut prendre des formes multiples et des visages différents, parfois même insoupçonnés. Après avoir dénoncé des dictatures politiques, morales ou encore religieuses, c’est cette fois à la dictature économique et sociale que le brillant réalisateur à décider de s’attaquer.

Avec ce COUPERET, adaptation d’un roman de l’américain Donald Westlake (THE AX), il délocalise sur notre vieux continent l’idéologie qui gangrène notre société, celle de la rentabilité et de l’argent et les horreurs qu’elle peut produire. « Je travaille, je suis rentable et je consomme donc je suis » semble être désormais le mot d’ordre de notre monde moderne. Ceux qui n’y adhèrent pas ou n’ont plus les moyens d’appliquer la méthode, écrabouillés par machine infernale du chômage, ne sont plus rien, juste des parias, des exclus. En analysant et décortiquant le machiavélique et glaçant plan de survie de son personnage, Costa-Gavras démontre comment cette façon de penser nous fait progressivement glisser dans l’égoïsme avec la peur au ventre de perdre nos petits intérêts personnels. Comment lorsque notre confort et notre avenir sont soudain menacés, on est capable de se battre et d’agir comme une bête monstrueuse pour sauver notre peau alors que l’on a perdu toute motivation pour de grands idéaux.

Fable morale violemment pertinente déguisée en polar décapant, LE COUPERET est avant tout une intelligente métaphore du monde déshumanisé qui nous entoure. Balançant entre humour noir et effroi, la force de ce film repose beaucoup sur la prestation délicieusement ambiguë d’un José Garcia affûté comme une lame de rasoir dans un registre dramatique qu’on ne lui connaissait pas et qui lui sied diaboliquement bien. D’une sobriété glaçante dans son costume de pauvre type transformé par la force des choses en social killer, il arrive paradoxalement et sans peine à susciter la connivence du spectateur, à éveiller en nous un sentiment d’identification immédiate. Nous sommes tous des « Bruno » potentiels nous rappelle Costa-Gavras, même si les crimes perpétrés sont plus souvent virtuels et symboliques que réels. De quoi filer les jetons me direz-vous! Oui et aussi de quoi réveiller les consciences citoyennes! Et ce n’est pas innocent si, derrière ce pamphlet pas très porté sur l’esthétique et parfois un peu trop démonstratif mais quoi qu’il en soit terriblement salutaire par les temps qui courent, l’on retrouve à la coproduction les frères Dardenne.

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Journaliste

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