Titre français: Parle Avec Elle

Durée: 112‘
Genre:
Date de sortie: 16/04/2002
Cotation: *** (de ooo -restez chez vous- à **** -rdv de toute urgence au cinéma)

Le rideau de théâtre plongé dans la pénombre qui tombait à la fin de TODO SOBRE MI MADRE s'ouvre ici sur une spectacle de danse de Pina Bausch, "Café Müller" auquel assistent parmi les spectateurs, deux hommes assis l'un à côté de l'autre qui ne se connaissent pas. Sur la scène jonchée de chaises et de tables en bois, deux femmes les yeux clos et les bras tendus, rebondissent sur ces obstacles devenus invisibles. Le ballet est si émouvant que Marco, séduisant journaliste écrivain, ne peut retenir ses larmes. Son voisin, Benigno un jeune infirmier, touché lui aussi par la même émotion s'en rend compte mais par pudeur détourne le regard et ne lui souffle mot. Plusieurs mois plus tard il reconnaîtra Marco en le voyant arriver dans la clinique où il travaille et s'occupe avec délicatesse et dévouement d'Alicia, une jeune et belle danseuse qui a sombré dans le coma à la suite d'un accident de voiture. Marco, lui, vient au chevet de Lydia sa petite amie, une torera professionnelle, elle aussi plongée dans le coma, victime d'un taureau dans l'arène. Confrontés au silence et aux corps inertes de leurs belles qui dorment, une amitié étrange et incongrue va progressivement naître entre ces deux hommes si différents et les entraîner vers un destin inattendu.

Un public enthousiaste, un engouement unanime de la critique, une flopée de prix y compris les plus prestigieux, ça n’a pas dû être facile pour Pedro Almodóvar de descendre de son nuage et retomber sur ses pattes après le succès phénoménal et largement mérité de TODO SOBRE MI MADRE. Et pourtant, après deux ans d’absence, le réalisateur espagnol redescend dans l’arène avec son plus bel habit de lumière pour nous présenter son 14ème long métrage. Si l’ouverture de ce nouvel opus avec la même image qui clôturait le précédent semble symboliser la continuité et la fluidité parfaite de son cinéma, paradoxalement HABLE CON ELLA surprend par sa singularité et ses choix nouveaux empruntant des chemins dans le mélodrame qu’on ne lui connaissait pas.

Alors qu’on l’on pensait avoir vu éclore toutes les fleurs de ses secrets de fabrication si caractéristiques à son univers baroque et excessif, qu’il s’agisse de sa prédilection à brosser des portraits féminins ou de sa façon si singulière de marier le kitsch à l’hystérie magnifique dans la plus grande dérision, voilà que l’ex-enfant terrible de la Movida abandonne son folklore coloré et ses codes débridés pour mieux nous perdre et nous étonner dans une oeuvre subtile et épurée où cette fois ce sont les hommes qui sont mis sur la sellette. Loin de choisir le confort et la facilité dans le mélo flamboyant, larmoyant et désespéré, toute en élégance et en discrétion dans une distribution restreinte et composée de comédiens méconnus jouant à merveille la gamme des sentiments humains, le labyrinthe des passions et la loi du désir sont ici analysés au travers d’un sombre et bouleversant récit d’amour et d’amitié où face à la solitude, la parole est à la fois une arme et un antidote.

S’inspirant d’une série de faits divers réels et troublants, HABLE CON ELLA arrive à rendre captivante une histoire dont l’essentiel se joue dans deux chambres d’hôpital par un audacieux système de flash-back et d’ellipses où s’entremêlent et se démentent les récits et les pistes dans un suspense d’autant plus prenant que l’on ne s’en aperçoit pas tout de suite. Affinant son audace et son ingéniosité, Pedro Almodóvar pousse même la singularité jusqu’à oser insérer un autre film dans son film. Ces 7 petites minutes (pastiche de L’HOMME QUI RETRECIT de Jack Arnold) très réussies et lourdes de sens, sont aussi un formidable hommage à Tod Browning et aux as du cinéma muet fantastique.

Connaissant le peu de goût du réalisateur pour les scénarii étriqués et les intrigues qui tiennent sur un confetti, sa curiosité et son désir de nous faire découvrir à chaque fois ce et ceux qu’il aiment (Pina Bausch, le musicien brésilien Caetano Veloso ou encore l’apparition éclair de deux de ses actrices fétiches), il y aurait encore beaucoup à dire sur ce nouveau film. Mais son cinéma où tout peut arriver ne se livre pas facilement et cette fois plus que jamais, demande une attention particulière et mérite qu’on le découvre.

Toujours le même et toujours un autre, une fois de plus Pedro Almodóvar échappe à l’image que l’on se fait de lui. Sur le fil du rasoir, là où d’autres sombreraient dans le scabreux et le ridicule, à la manière d’un Buñuel, il trouve la grâce et le talent des brillants conteurs qui déroutent. Ceux qui s’étaient accoutumés à ses débordements étincelants et son univers bigarré seront cette fois quelque peu désarçonnés par sa mise en scène curieusement sereine dans cette chorégraphie du silence et ces ballets de sentiments à l’atmosphère ouatée. Et si l’on a pris l’habitude de dire à chacun de ses films que c’est le meilleur, en sortant de la salle, on cherche encore comment parler de ce dernier. Ce qui est plutôt bon signe…

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Journaliste

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