Equipe: Nicole Kidman, Stanley Kubrick, Tom Cruise
Durée: 155‘
Genre: Drame
Date de sortie: 07/09/1999
Cotation: *** (cotations de « ooo » -restez chez vous- à « **** » -rdv de toute urgence au cinéma)

Si vous avez manqué le début:

Le Dr William Harford et sa charmante épouse Alice forment un couple que l'on peut qualifier de moderne. Ils vivent à New York, ont une fille unique Helena, font visiblement partie de la 'jet society', fument de l'herbe de temps à autre, travaillent beaucoup et sortent au moins autant. Ils s'aiment, sont fidèles et visiblement heureux. Mais un jour la révélation d'un fantasme du passé d'Alice vient jeter le trouble chez William.

Notre critique:

Le mal du mythe.
Réalisateur déjà entouré de mystères de son vivant, Kubrick, avec sa mort, touche au mythe. Et comme tels, ses oeuvres, actes et pensées sont transformés par la rumeur liée à son statut mythique. EYES WIDE SHUT a donc bénéficié, encore plus que ses autres films, de son lot d’inventions journalistiques (nécrophilie, scènes de sexe débridées et orgiaques, homosexualité, …). Le mystère entourant le film, maintenu par Kubrick comme pour tous ses autres films, n’a fait qu’aggraver les rumeurs et les suppositions.

Sexe, mensonges et cérébral.
Et, évidemment, toutes les spéculations journalistiques soigneusement entretenues par le ‘teaser’, puis par la bande annonce, se révèlent être totalement fausses à la vision du film… EYES WIDE SHUT est tout sauf un film sulfureux, et encore moins érotique. Bien au contraire, il s’agit d’une oeuvre très cérébrale dans laquelle les scènes de sexe sont théâtralisées comme pratiquement toujours chez Kubrick. Pour mémoire, on se rappellera la scène de viol au théâtre, la scène de coucherie avec les deux filles dans ORANGE MECANIQUE, ou encore les scènes dans BARRY LINDON. Chez Kubrick, le sexe est ritualisé (ou sinon il est ennuyeux au cinéma aux dires mêmes du réalisateur-ermite), et EYES WIDE SHUT échappe encore moins à la règle que ses autres films.

Au-delà de l’acte.
Arthur Schnitzler (l’auteur de la ‘Traumnovelle’ qui a inspiré Kubrick pour ce film) était un médecin autrichien, écrivain de surcroît et grand ami de Freud, dont il partageait la plupart des théories médicales et psychologiques. Au vu de ce profil, il n’est pas très difficile de comprendre ce qui a pu séduire Kubrick, dont la réputation d’intellectuel refermé sur lui-même n’est pas usurpée. Pour Kubrick comme pour Schnitzler, le moteur entier du récit repose sur la révélation du désir fantasmé de l’épouse du héros, moteur complètement intellectuel qui pousse le héros à s’interroger et à remettre en cause sa vie sexuelle. Mais cette remise en cause n’entraînera aucun passage à l’acte pour Harford qui errera en observateur des rites sexuelles new-yorkais. C’est donc bien évidemment le rite et sa théâtralisation qui intéressent Kubrick et non l’acte, d’où probablement une intense frustration à prévoir pour le spectateur qui attend impatiemment le BASIC INSTINCT selon Kubrick!

L’acteur, sa femme et son amant fantasmé.
Avoir choisi un couple à la ville comme Cruise-Kidman relève à la fois de la sagesse commerciale de Kubrick, qui sait parfaitement que des stars sont nécessaires à la réussite d’un film, et aussi que, nécessairement, le public assimilera le couple d’interprètes au couple de stars et pensera ainsi pénétrer leur intimité et facilitera l’identification. A part cela, Kubrick filme Tom comme il a filmé Nicholson dans SHINING, la ressemblance ne s’arrêtant pas là puisque Cruise a plusieurs fois le même regard hagard et la même lippe pendante que Jack. Nicole Kidman, quant à elle, est le catalyseur du film, le moteur fantasmant et inconscient de ce qu’elle déclenche comme tempête de cerveau chez son médecin de mari, elle est aussi celle qui conclut le film par une demande explicite de passage à l’acte.

La forme du shining.
Si le mimétisme de Nicholson et de Cruise est assez évident dans quelques scènes clés, la comparaison avec SHINING ne s’arrête pas là. Les scènes de bal et de bar sont très similaires ainsi que la mise en forme générale. Et finalement, quoi de plus normal? SHINING parle d’un cauchemar (ou peut-être d’une intervention diabolique) et EYES WIDE SHUT parle de ce qui pourrait être un rêve, de ce qui appartient au domaine onirique. Si les deux récits diffèrent complètement, les univers restent semblables, ce qui a conduit Kubrick à leur donner une forme comparable. Par-delà cette analogie formelle plus ou moins évidente, il y a dans la deuxième partie du film un jeu assez étonnant avec la musique de Ligeti. Le piano qui occupe entièrement l’espace musical à ce moment-là rythme non seulement les battements de coeur de William Harford mais donne aussi au film une impression étonnante de retour au temps du muet, époque où l’on accompagnait les projections d’une musique au piano dans la salle. Cet effet renforce l’aspect onirique ou fantasmé de l’expérience que vit Harford.

Les yeux grands ouverts.
A l’encontre du titre, on ne peut que vous conseillez de garder les yeux grands ouverts pendant la vision du film, d’abord parce qu’un Kubrick cela se regarde dans tous ses détails, même dans les plus infimes (comme le titre du journal que lit Tom Cruise après être sorti de la partie fine, comme le nom de Harford qui provient de la contraction de Harrison Ford), ensuite parce que, chez un auteur comme Kubrick, il est toujours important de suivre parfaitement de bout en bout sa démonstration qui, même si elle peut, bien évidemment, ne pas plaire, est toujours complète! En conclusion, ce n’est certes pas le plus grand film de Kubrick, mais comme d’habitude, c’est en le revoyant que vous en prendrez toute l’ampleur.

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A propos de l'auteur

Eric Van Cutsem
Rédacteur en chef/Journaliste

Journaliste indépendant dès 1989 qui, depuis cette époque, se pose toujours la question de savoir si il est journaliste, informaticien, biologiste ou ... extra-terrestre. Peut–être un peu tout ça pensent certains...