Equipe:
Durée: 107‘
Genre:
Date de sortie: 28/01/2003
Cotation: *** (cotations de « ooo » -restez chez vous- à « **** » -rdv de toute urgence au cinéma)

Si vous avez manqué le début:

Le dimanche 30 janvier 1972, à Derry en Irlande du Nord, le député Ivan Cooper est l'organisateur d'une marche populaire et pacifique revendiquant une égalité des droits entre catholiques et protestants que ce soit en matière de logement, de travail et de dignité. Farouchement déterminé à éviter toute violence entre les différents protagonistes, son Mouvement pour les Droits Civiques réclame aussi que soit mis un terme à la loi sur les internements préventifs qui permet désormais au pouvoir britannique d'arrêter sans raison, de détenir sans preuve et d'incarcérer sans jugement. Tandis que la foule partie des banlieues catholiques perchées sur les collines surplombant la ville avance dans le calme en direction de l'hôtel de ville, les barrages de la police et de l'armée britanniques se mettent en place prêts à réprimer ce rassemblement décrété illégal en arrêtant coûte que coûte au moins 500 personnes. Alors qu'un groupe isolé se détache pour provoquer les militaires en jetant des pierres, un régiment de parachutistes spécialement dépêché pour l'occasion, commence à tirer sans sommation ni discernement sur la foule. La manifestation tourne à l'émeute, les balles atteignent 28 manifestants et en tuent 13 d'entre eux. Plaie encore ouverte dans l'histoire de l'Irlande du Nord, tache indélébile sur la conscience de l'Etat Britannique, ce "dimanche sanglant" marque ainsi le début d'une guerre civile qui dure depuis 30 ans.

Notre critique:

« I can’t believe the news today? », si les paroles de cette chanson de U2 écrite en 1983 nous reviennent en mémoire à l’évocation du titre de ce film, il faut pourtant bien avouer qu’elles ne symbolisent rien de bien précis et de réel dans nos têtes si ce n’est qu’un événement flou et lointain de l’histoire de l’Irlande. Pourtant, vous pouvez me croire, à l’issue de la projection du film de Paul Greengrass, vous n’écouterez plus ce morceau de la même manière. La mélodie de cet air lancinant qui résonne sur le générique de fin avec une intensité particulière met enfin des images bouleversantes et tragiques sur des mots, que nous ne sommes pas prêts d’oublier.

Là où certains réalisateurs se seraient contentés de sombrer dans le sensationnalisme ou le pathos appuyé et larmoyant à grands renforts de couleurs tamisées, d’effets de caméra et de musique sirupeuse, pour mieux souligner ce drame et faire revivre cette page honteuse de l’histoire récente de son pays, le Britannique Paul Greengrass a préféré se concentrer sur l’objectivité et ne s’en tient qu’aux faits et uniquement aux faits. Ancien grand reporter pour un magazine télévisé, premier journaliste à interviewer en 1982 les membres emprisonnés de l’IRA, grévistes de la faim, si il s’est inspiré du livre témoignage de Don Mullan (Eyewitness Bloody Sunday) pour bâtir son scénario, notre homme sait de quoi il parle et comment traiter son sujet.

Tourné en 16mm caméra à l’épaule, sans éclairage artificiel quitte à avoir un vilain grain, des couleurs blafardes, des flous et des cadrages pas toujours harmonieux et esthétiques, c’est à la manière d’un reportage vérité que BLOODY SUNDAY nous plonge dans cette tragédie minutieusement reconstituée et hyperréaliste. Telle une loupe qui dissèquerait les enjeux, les incompréhensions et les erreurs de chaque camp, la caméra avec justesse et sobriété montre et démonte presque en temps réel les mécanismes de peur, de haine, de panique et de désespoir sans fioritures ni procédé factice. Plans rapides et cassés, image saccadée, ici pas de distance confortable ou rassurante avec la réalité, nous sommes véritablement précipités il y a 30 ans au beau milieu du drame en pleine confusion et violence. Alors que l’on suit ces marcheurs qui nous bousculent et que l’on assiste hébété à la rage et à l’acharnement des soldats, inexorablement les minutes et les heures qui s’écoulent et nous rapprochent du massacre font monter la tension et nous prennent au ventre pour ne plus nous lâcher.

Pour maintenir cet effet de réalité souhaité, musique et stars ont été volontairement écartées, Greengrass préférant faire appel majoritairement à des non professionnels ayant vécu l’événement. Habitants de Derry, descendants de morts et de blessés ou témoins d’alors pour le camp des manifestants, anciens soldats ayant servi en Irlande du Nord pour la partie Britannique, se retrouvent ensemble le temps d’un film pour tenter d’exorciser leurs douleurs et leurs souffrances accumulées durant ces trois décennies de guerre civile. Prix du public au Festival de Sundance et Ours d’or 2002 à Berlin, ce film sonne comme un symbole de paix et un hommage aux 3000 victimes qui ont trouvé la mort depuis le début de ce conflit. Si il permet de prendre du recul et d’engager le débat sur des événements malheureusement toujours pas reconnus officiellement, au delà de ce jour maudit, cette grande leçon de cinéma-vérité nous confirme qu’une fois de plus l’usage de la force ne sert qu’à faire empirer les conflits. Au regard de l’actualité ce vibrant témoignage pacifiste est plus que jamais à méditer.

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Journaliste

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