Equipe:
Durée: 172‘
Genre:
Date de sortie: 21/05/2002
Cotation: ** (cotations de « ooo » -restez chez vous- à « **** » -rdv de toute urgence au cinéma)

Si vous avez manqué le début:

Il était une fois dans les grandes étendues enneigées du nord de l'Arctique, une vieille légende inuit qui se transmettait oralement de génération en génération et que les anciens racontaient aux enfants, les journées où il faisait trop mauvais temps pour sortir chasser. Récit captivant et conte initiatique, cette histoire se déroule il y a de cela fort longtemps dans une petite communauté de nomades où depuis vingt ans le mal, qui a pris la forme d'un chaman inconnu, divise la tribu et bouleverse son équilibre. Deux frères, Amaqjuaq, le costaud et Atanarjuat, le véloce, décident de le défier en s'opposant à Oki, le fils impétueux du chef du campement. Par son courage et sa bravoure, Atanarjuat gagne alors les faveurs de la jolie Atuat mais aussi la haine et la jalousie d'Oki son rival à qui la belle était destinée. Fou de rage et de rancœur, ce dernier jure de se venger des deux frères et leur tend une embuscade dans leur sommeil. Tandis qu'Amaqjuaq est tué, Atanarjuat réussit à s'échapper miraculeusement au prix d'une course effrénée, nu, sur la banquise.

Notre critique:

Savez-vous que les esquimaux, ces savoureux bâtons de crème glacée dont nous nous goinfrons goulûment (et trop souvent bruyamment) lors de nos escapades dans les salles obscures, tiennent leur nom d’un film du documentariste Robert Flaherty consacré à ces peuplades de l’Arctique. En 1922, NANOOK OF THE NORTH, révèle et présente au monde entier la vie quotidienne d’une famille d’esquimaux non du point d’un étranger mais tels qu’ils se voient. Si ce film en son temps a fait le tour de la planète, il faut bien avouer qu’aujourd’hui les seuls clichés que nous avons retenus de la culture inuit se limitent à leurs étonnants igloos et leur drôle de façon de s’habiller de peaux de caribous pour affronter les températures frigorifiques de la banquise polaire. Il aura donc fallu pas loin de 80 ans pour que cette fois-ci l’un des leurs, prenne pour la première fois la caméra et leur donne à nouveau la parole.

Sans fioritures et surcharge exotiques, ni ethnologie pompeuse et béate, loin du tape à l’oeil hollywoodien, Zacharias Kunuk brise la glace du silence et fait renaître l’âme de son peuple et l’histoire des siens à travers une vieille légende à la fois étrange et lointaine mais aussi commune à tous les hommes. Tourné en décors naturels à Igloolik, une île minuscule de l’Antarctique où il réside avec 1200 autres habitants, ATANARJUAT est une petite révolution dans la grande histoire du cinéma puisqu’il est le premier long métrage en langue inuktitute, joué et réalisé par des comédiens et une équipe technique entièrement composée d’inuits. Véritable entreprise collective, ce film qui a mobilisé toute une communauté, ses souvenirs et son savoir-faire, pour mettre en images leur culture millénaire, a su aussi mélanger intelligemment la rigueur du documentaire et le côté épique du récit d’aventures.

Intriguant et dépaysant, ATANARJUAT est un peu une sorte de western (northern?) glacé au charme singulier pour qui veut bien se laisser happer durant près de trois heures par sa naïveté et sa sensibilité contemplative. Outre sa durée et les sonorités étranges de cette langue inconnue qui risquent d’en effrayer plus d’un, ce film qui ne se découvre pas facilement, réclame aussi beaucoup de patience et d’indulgence. Les personnages emmitouflés sous des kilos de fourrure qui tendent à se ressembler, la lenteur de leurs déplacements pour économiser leurs gestes, le manque de rythme de la première heure, l’image parfois imparfaite de la DV (utilisée à cause des conditions climatiques extrêmes), certains signes de ces coutumes archaïques qui ont tendance parfois à nous échapper, nécessitent un temps d’acclimatation que peut-être certains ne trouveront pas.

Pourtant en troquant sa doudoune et ses moon-boots pour le smoking de rigueur des marches cannoises, Zacharias Kunuk, en messager d’un monde qui est le sien, a su nous offrir un moment rare et magique, celui d’un cinéma naissant. Loin des lois du marché, cette aventure humaine apporte la preuve formelle à ceux qui en douteraient encore que l’art est universel y compris le septième. Caméra d’Or 2001, ATANARJUAT est avant tout une invitation à la découverte dont la récompense la plus méritée serait l’achat du ticket de cinéma pour l’étonnant voyage qu’il nous offre.

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Journaliste

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