Pitof, l'homme de l'ombre se découvre et bouscule le cinéma
Estampillé à juste titre " Maître des effets spéciaux " du cinéma français, Jean-Christophe Comar alias Pitof, roule sa bosse dans le milieu depuis près de 20 ans. De monteur de films d’entreprises en passant par réalisateur de clips ou de publicités, ce pionnier de l’image numérique en France, va vite se révéler incontournable et indispensable sur toutes les productions d’envergure de l’hexagone (LES VISITEURS, JEANNE D’ARC, ASTERIX ou encore DELICATESSEN…) A force de bricoler dans l’ombre les images des autres, l’envie de passer à la vitesse supérieure le démangeait pas mal depuis son expérience de réalisateur seconde équipe sur ALIEN LA RESURRECTION. A quelques jours de sa sortie, c’est affable et souriant malgré un trouillomètre au niveau zéro, que cet alchimiste des images est venu nous parler de VIDOCQ, son premier long métrage. Sans prétention ni vanité, simplement autour d’un bon café, ce petit homme bavard nous livre quelques indiscrétions sur ce que certains appellent déjà " le premier film au monde tourné en numérique ".
 Cinopsis: Pitof, en sautant le pas vers la réalisation on a vraiment l’impression que vous vous êtes amusé comme un fou ?
Pitof: Oui, oui absolument et en plus ça déménage pas mal non ! (il éclate de rire) Vous savez moi ce qui me fait avancer dans la vie c’est le plaisir, alors ici pensez donc, je me suis fait un gros plaisir tout en voulant donner du plaisir aux gens. C’est plutôt pas mal non ?
C.: VIDOCQ est un projet qui vous tenait à cœur depuis longtemps ?
P.: Non non, Vidocq c’est avant tout un projet de producteurs. Dominique Farrugia et Olivier Granier avaient envie de faire un thriller qui se passe au 19ème siècle et le hasard des rencontres a fait qu’ils m’ont proposé ce sujet. Il se trouve que Vidocq fait partie de ma culture de gamin avec cette série télé française mais c’est vrai que de moi même au départ je ne serais pas allé vers ce genre de film. Ce n’était pas un truc qui m’inspirait. Mais en lisant le scénario et m’apercevant que ce n’était pas un film d’époque ni une reconstitution, je me suis dit qu’il y avait un challenge à relever, alors j’ai foncé. J’avais envie de faire un film qui se passe en 1830 mais qui soit traité comme un film de science fiction, un peu à la manière de BATMAN qui est transplanté dans les années 40.
C.: Connaissant vos penchants, le numérique et son utilisation ne pouvaient être que de la partie pour cette aventure ?
P.: Oui c’est vrai que jusqu’à présent mon parcours a été bercé par le numérique. Et à la lecture du scénario il était clair que les trucages numériques feraient partie de l’histoire mais son utilisation systématique pour l’ensemble du tournage n’était pas décidée d’avance, ni évidente. Il s’est trouvé qu’à ce moment là une caméra HD soit disponible dans les délais du tournage. Bon j’ai pas mal insisté auprès de gens de chez Sony que je connais depuis toujours pour faire un peu le forcing (...) Et puis le tournage en numérique était pour moi un choix artistique, cette caméra m’apportant une matière particulière et inhabituelle qu’on ne retrouve pas sur du 35mm. Quant au tournage en lui même il n'est guère différent d’un tournage classique. Où je me suis vraiment amusé c’est en mélangeant des images de la caméra HD avec des images de caméra DV pour certains plans.
C.: Vous vous êtes investi dans la réalisation de votre film de A à Z, comment se sont déroulées les différentes phases ?
P.: Le projet a duré trois ans. Soit un an et demi de préparation, de recherche de budgets et d’écriture de scénario et un an et demi de production dont plus de trois mois de tournage et plus de 9 mois de travail de post-production. La nouveauté était de mêler le plus possible tournage et post-production avec les mêmes personnes travaillant sur les deux fronts. Du coup vu la taille du projet on a crée nos propres structures et n’avons rien sous-traité sauf pour la texture et les reflets du masque de l’Alchimiste.
C.: Le travail de mise en scène est pour vous une nouveauté, ça demande pas mal d’énergie et de qualités, comment l’avez-vous appréhendé ?
P.: Vous ne croyez pas si bien dire, mais vous savez derrière j’avais tout de même une équipe de 500 personnes et leur engouement ça aide et ça vous porte. C’est vrai que c’est une aventure magique et incroyable, peut-être plus facile que je ne l’imaginais notamment grâce au travail des acteurs qui m’ont vraiment apporté beaucoup. J’ai été vraiment garni et gâté. Côté technique aussi (…) Si je devais résumer ce film par un terme ce serait " dream team ", c’est vraiment un travail d ‘équipe. J’y ai réuni tous les gens que j’aimais et avec qui j’avais des affinités. Le premier sur la liste ça a été bien sûr Caro qui est quelqu’un avec qui je suis très très proche. Vraiment un copain (…), témoin de mariage et tout le bordel…
C.: Est-ce que pour vous un film sans effets spéciaux c’est un peu comme un repas sans dessert, il manque un truc ?
P.: Euh plutôt sans café ! En fait oui et non, moi ce qui me passionne le plus ce ne sont pas les trucages mais l’univers et les trucages sont là pour servir cet univers. Un film c’est avant tout un voyage dans le temps, dans l’espace, ça doit emmener le spectateur là où il ne pourrait pas aller par lui même. Je pense que de plus en plus les trucages vont devenir inhérents à la réalisation d’un film, tout cela va se banaliser et la technologie devenir un outil de base de la palette du metteur en scène.
C.: Et alors ça fait quoi de couper l’herbe sous le pied de George Lucas ?
P.: Oh vous savez j’ai pas coupé grand chose (rires). C’est vachement anecdotique et ça n’a pas une portée énorme, je ne vais pas changer la face du monde. En revanche lui oui, mais moi pas encore !
C.: Quand on regarde votre film on a l’impression que tout va très vite, tout s’enchaîne à un rythme effrayant si bien qu’on n’a pas le temps de décoller le nez de l’écran.
P.: C’est vrai qu’en tant que réalisateur j’ai beaucoup réagi avec ma sensibilité de spectateur. J’aime pas les films trop longs, je déteste m’ennuyer et j’ai besoin d’une réelle richesse visuelle. Quand je commence à trifouiller le fauteuil c’est pas bon signe (…) Alors je voulais faire un film dense où les gens se sentent embarqués dans l’histoire, il fallait que chacun puisse remonter l’enquête. J’ai essayé comme on dit de " charger la mule ", d’en mettre des caisses pour que chacun fasse un travail de détective et se sente à l’intérieur de l’action, un peu à la manière d’un jeu vidéo. Je crois que notre culture visuelle a beaucoup évolué et que l’on est habitué à des rythmes d’images très rapides.
C.: A quelques jours de la sortie on se sent comment, de quoi a t’on envie ?
P.: Je suis incapable de voir le film et en plus je suis complètement pété de trouille ! Mon vœu le plus cher serait d’avoir réussi à faire un film populaire. J’ai envie que les gens soient entre guillemets choqués et qu’ils aient vécu des choses pendant 1h40. Qu’ils sortent de là avec la sensation d’avoir été bringuebalés comme dans un " roller-coaster " de fête foraine. Bon je vous cache pas que j’ai une envie farouche de recommencer une expérience comme celle-ci et de remettre le couvert.
C.: L’idée de réaliser un film avec des personnages de synthèse ne vous a pas encore traversé l’esprit ?
P.: Si bien sûr je suis très ouvert au concept de " full-digital " que ce soit sur des films comme TOY STORY ou SHREK, je ne parlerais pas de FINAL FANTASY car je ne l’ai pas encore vu. Et c’est vrai qu’à terme c’est une chose qui m’amuserait beaucoup de faire mais il faut que le sujet et les personnages s’y prêtent. Par exemple pour VIDOCQ c’est impensable, c’est un film qui a besoin de chair et d’acteurs.
C.: Puisque vous faites référence à quelques films, parlez-nous du Pitof cinéphile.
P.: Mon univers cinématographique est très très vaste, ça va d’Orson Welles à Kubrick en passant par Sergio Leone. Et puis j’ai découvert depuis pas très longtemps le DVD et je m’en donne à cœur joie ! Je suis devenue " dvdvore " et je bouffe, je bouffe du film. Aussi bien des classiques que des trucs très décalés comme AUSTIN POWERS que (…), oh lala c’est très très large (…), mais je bouffe du film ! Les deux derniers trucs que j’ai vu sont GALAXY QUEST juste pour rigoler et CROUCHING TIGER HIDDEN DRAGON.
C.: Puisqu’il faut conclure, parlons un peu justement de la fin de VIDOCQ. Cette façon de dévoiler l’identité de l’Alchimiste est un peu brutale non ? On aurait envie d’en savoir plus sur lui.
P.: Effectivement, si vous voulez il y a peu être un manque qui sont les motivations profondes de l’Alchimiste. Mais c’est un choix de Jean-Christophe Grangé que j’assume. Dès le départ le scénario était construit comme ça, c’était son principe de fond. En plus tel que le film est construit je ne sais pas si on aurait pu en dire plus (…) En fait c’est plus un goût perso, j’aime bien les films qui repartent sur autre chose. Mais ce n’est absolument pas pour faire une suite au film, mais plutôt pour que tout d’un coup il n’y ait pas de fin, que ce ne soit pas parce que le générique se déroule que tout s’arrête. En plus franchement ne comptez pas sur moi pour faire un VIDOCQ 2 (…), non vraiment pas, ce genre de chose n’est pas pour moi !
C.: Pour vous non, mais peut-être pour un autre ?
P.: (…), (il éclate de rire), non vraiment je crois pas !
Sylvie Jacquy
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