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Films
Interview de Sébastien Lifshitz (07/09/2004)

  Lifshitz ou une autre vision de la réalité

Ce mardi 7 septembre 2004, Sébastien Lifshitz était à Bruxelles pour nous parler de WILD SIDE, sa dernière réalisation. Mettant en scène la réalité de certains marginaux, le réalisateur peut se prévaloir d’en mettre "plein les yeux et plein les tripes" à ses spectateurs. Prise de conscience ou simple témoignage, voici une oeuvre qui mérite le débat ou du moins la discussion.

C.: Alors que jusque là certains de vos films tournaient autour de la thématique gay, pourquoi aujourd’hui un film sur la transsexualité?

S.L.: PRESQUE RIEN ou encore LES CORPS OUVERTS ne parlaient pas d’homosexualité en particulier c’est à dire qu’ils ne la traitaient pas comme le sujet principal de leur histoire. De la même façon, WILD SIDE est un film "avec une transsexuelle" mais n’est pas pour autant un film sur la transsexualité. Il y a une grande différence entre dire qu’on fait un film "sur" quelque chose et le fait de faire un film "avec" quelque chose. De la même façon si vous faites un film dans lequel il y a un africain ce n’est pas pour autant que vous faites un film sur les africains. Qu’ils soient gay, transsexuels... et alors? J’ai une volonté de banaliser la transsexualité dans le film. Je n’en fais pas un événement en soi. C’est vrai qu’elle est présente par rapport à certains types de films où elle est totalement absente mais je veux porter un regard "dirigé" sur la société. WILD SIDE propose une approche différente en choisissant des héros d’un genre très rarement choisis et en racontant leur histoire.

C.: L’homosexualité est donc juste un paramètre dans l’histoire mais n’a rien à voir avec la trame?

S.L.: Oui le pédé y est mis au même niveau que les autres. Je trouve que, du coup, ça rend les choses passionnantes. J’adore. En ce moment on est dans un formatage cinématographique et télé type "comédie légère" sur les "trentenaires bobo" qui déménagent une commode. Il n’y a plus que ça ou alors un certain type de films à grand spectacle avec effets spéciaux et ce style de choses.

WILD SIDE si vous voulez est un peu une réaction à ça. J’ai un peu chargé la barque du coup parce que, peut être par réaction à cette production que je trouve très molle, je me suis demandé s’il n’y avait pas moyen d’inventer une fiction avec des personnages à l’opposé de ceux qu’on nous propose.

WILD SIDE ne résume pas la société française...

C.: Mais il en montre une marginalité qu’on ne peut ignorer...

S.L.: Oui tout à fait.

C.: En ayant été si réaliste dans WILD SIDE, n’avez vous pas peur de perdre la majorité du public ? De ne donc pas parvenir à le sensibiliser sur un sujet qui mériterait justement de toucher la plus large audience possible?

S.L.: WILD SIDE ratera les grandes audiences dans les salles, ça c’est une évidence et je le savais. Ce n’est pas très grave car je pense qu’il faut être fidèle à son projet et essayer de le faire avec la plus grande sincérité. Il faut essayer de faire quelque chose dans lequel on croit et, de toute façon, je ne saurais pas travailler autrement.

Il y a quelque part un certain courage dans le maintient d’une radicalité. Après je pense que la télévision a le pouvoir de rassembler un certain nombre de gens qui ne seraient pas venus voir le film en salle. Donc, de plus en plus, on voit naître un second marché pour certains films. Il y a les sorties cinéma bien sûr mais elles sont un enjeu faible en fonction de la fragilité et de l’attrait de ce film. La rencontre peut donc très bien se produire sur le DVD ou sur la diffusion télé.

Il se trouve que WILD SIDE est un film qui a été beaucoup co-produit, enfin qui a été beaucoup "pré-achété" par des chaînes comme Arte, Canal, AB3 ou encore CinéCinéma. Il a également beaucoup été acheté à l’étranger. J’ai donc conscience qu’il y a peut-être une autre façon de remporter la bataille ou de diffuser mon travail. Je pense que c’est formidable que les distributeurs veuillent le sortir et qu’ils pensent que le film a toutes ses chances, toutes ses raisons d’exister. Je suis néanmoins conscient que c’est un film fragile aussi.

GERRY par exemple de Gus Van Sant n’a pas très bien marché en France et c’est un film que j’ai énormément aimé. Il est radical, très différent d’ELEPHANT. Alors que ce dernier était un film sur un dispositif, GERRY est un film plus libre, beaucoup plus politique et qui parle beaucoup de la jeunesse d’aujourd’hui d’une certaine façon. Gus Van Sant n’est pas quelqu’un qui a fait de gros films de studio, faire des films en marge est une nécessité que je comprends très très bien chez lui.

C.: Vous ne voulez donc pas faire changer les mentalités ni marquer un tournant dans l’histoire de la transsexualité mais simplement en offrir un témoignage...

S.L.: Si mon film aide à faire évoluer les mentalités tant mieux mais je n’ai pas la prétention de vouloir révolutionner le monde avec un film. J’estime que c’est déjà un geste politique d’avoir, de nos jours, choisi une telle histoire et de tels personnages. Après, la manière dont le film sera reçu ne dépend pas de moi.

De plus, je pense que les films peuvent avoir une durée de vie très longue. Il faut avoir confiance dans le temps et si on fait une œuvre, elle peut un jour rencontrer un public et lui donner envie, du coup, de découvrir ce que vous avez fait auparavant. Un film ne rencontre pas immédiatement son audience, il faut croire suffisamment dans le temps et dans son travail pour qu’à un moment les choses soient vues ou découvertes. Pour moi le cinéma n’est pas un instrument de pouvoir où je recherche absolument le box office.

C.: Dans le dossier de presse de WILD SIDE, vous dites avoir dû trouver le nom du film dans l’urgence, un soir, à la demande de la production. Si vous aviez eu plus de temps pour le nommer, lui auriez vous donné un autre titre et, si oui, lequel?

S.L.: Je ne sais pas car il est devenu très difficile pour moi de lui en imaginer un autre. J’avais pensé à un titre pour lequel personne d’autre n’était vraiment d’accord. J’ai pensé au titre "Fragile" parce que j’estimais qu’il y a quelque chose qui a beaucoup à voir avec la fragilité quand on regarde ces trois personnages et même le personnage de la mère. C’était un titre un peu précieux, peut-être un peu trop littéraire pour être utilisé tel quel. J’ai donc trouvé ça dangereux. Ce que j’aime dans WILD SIDE c’est qu’il intègre une différente langue dans le film alors que celui-ci est déjà traversé par différentes cultures...

C.: Comment avez vous rencontré les acteurs ?

S.L. : J’ai rencontré Stéphanie (Michelini) et Edouard (Nikitine) par hasard. Comme je voulais des "non"-acteurs pour certains des rôles, on a fait ce qu’on appelle du "casting sauvage". Un ami de Stéphanie a vu l’annonce et elle s’est présentée à nous pour un rôle de figuration. Dès que je l’ai vue j’ai été totalement saisi par elle. Déjà physiquement elle correspondait tout à fait à ce que je recherchais. Elle avait une sorte de féminité très naturelle, elle était très belle et n’avait pas du tout ce côté créature qu’ont parfois certaines transsexuelles. C’était comme si elle avait trouvé une espèce de point d’équilibre entre l’homme et la femme et ça la rendait très émouvante et très belle.

Pour Edouard ce fut pareil, on l’a rencontré comme ça, par hasard.

C.: C’était leur premier film pour tous?

S.L.: Oui, enfin pas pour tous. Yasmine (Belmadi), qui joue le rôle de Djamel, a déjà joué dans deux films que j’ai fait auparavant et dans d’autres films par ci par là. Josiane (Stoleru), la mère, est une actrice de théâtre à la base.

C.: Comment s’est passé le tournage de WILD SIDE? Vu qu’il donne une impression de huit clos, cette atmosphère s’est-elle sentie au niveau de l’équipe, du travail avec les acteurs, de l’évolution du tournage ?

S.L.: La réalisation du film s’est découpée en quatre mois de préparation et en onze semaines de tournage. Ça été un tournage épuisant et extrêmement dur pour moi. Tout d’abord ce fut un tournage d’hiver donc très fatiguant. On courait après la lumière du jour…Ensuite, faire travailler des "non-"comédiens est un enchantement mais reste très difficile car ce sont des gens qui n’ont pas l’expérience d’un tournage, ni une gestion professionnelle de leur énergie. Il y a donc des jours où ils sont tout à fait concentrés et disponibles et des jours moins. Tout est changeant, tout le temps.

Mais c’est comme ça sur tous les tournages. Il faut constamment se confronter à la réalité et c’est épuisant. Après ça il y a des moments de grâce qui surviennent tout d’un coup. Un accord parfait naît entre votre désir et ce que les gens vous proposent, ce sont des instants assez magiques.

WILD SIDE avait aussi énormément de décor et puis filmer à Paris en hiver fut un véritable cauchemar. Aussi, pour diverses raisons, l’économie du film a dû évoluer. Au départ on a eu un certain budget mais il n’était pas suffisant. Il a fallu le gonfler au fur et à mesure du tournage et surtout gérer tout ça. Enfin voilà pour x et x raisons, c’était dur.

C.: Une question un peu plus précise, par rapport aux scènes sexuelles qui sont très réalistes. Comment rester dans l’art sans tomber dans la pornographie?

S.L.: Ce genre de scènes sont une nécessité par rapport au film. Vu que Stéphanie est une prostituée il faut bien à un moment parler de son travail. Il me fallait donc le filmer de la façon la plus réaliste possible tout en tenant compte des limites que ce réalisme m’imposait. C’est à dire de ne pas tomber dans la pornographie ou l’interdit au moins de 18 ans, ce type de chose. Ce qui était surtout important c’est que ces séquences là soient à la hauteur de ce que peut éprouver le personnage. C’est une partie du tournage très délicate. Les gens sur le plateau marchent un peu sur des œufs, on fait attention. Moi je ne suis pas tellement gêné par rapport à ce genre de scène. Mais je sais ce qu’elles génèrent dans une équipe…

Ce n’était pas la première fois que je filmais ce genre de chose, ça ne m’embarrassait donc pas plus que ça. Maintenant je comprenais l’embarras que ça pouvait créer, donc il s’agissait tout simplement d’appeler un chat un chat. Il fallait être très précis, très clair comme ça au moins on ne tournait pas autour du pot. Ce n’était pas forcément les moments les plus agréables mais ça devait être fait. Les comédiens avaient compris que c’était une nécessité par rapport au scénario, ils l’ont fait et c’était normal. Stéphanie a été absolument adorable, elle a été volontaire, d’un courage... c’était quand même la première fois qu’elle faisait ça et elle a été absolument merveilleuse.

C.: Le film est-il déjà sortit en France?

S.L.: Oui il est sortit à la mi-avril (2004).

C.: Est-ce que Stéphanie vous a parlé d’un feedback éventuel qu’elle aurait eu par rapport à son entourage?

S.L.: Oui, elle était très heureuse. Je pense qu’elle était fière en fait, elle a eu des très bons retours. Moi j’avais une appréhension parce que je trouvais qu’elle était très exposée dans le film et j’avais un peu peur que ce soit tout à coup un peu difficile pour elle à gérer mais pas du tout.

C.: Comme dans vos autres films, WILD SIDE touche également à des aliénations sociales raciales et culturelles, sont-ils des sujets qui vous touchent tout particulièrement?

S.L.: Ça revient un peu à ce que je disais au tout début. C’est une volonté de montrer une partie de la société française qui n’est peut être pas toujours bien représentée et quand elle l’est, c’est souvent de façon assez caricaturale. Même si on peut dire, au départ, que ces personnages sont des caractères marginaux, j’ai essayé quand même de créer des figures sociologiques. De filmer d’abord la réalité de ceux qui le sont, pas forcément ce qui les représente socialement. Et dépasser un peu ces clichés là.

C.: Mais quelque part, puisque WILD SIDE est très proche d’un huit-clos, en ne mettant en scène que ces personnages là, vous n’avez pas peur que ça devienne justement un film à propos de ce qu’ils sont?

S.L.: Non parce que je pense que le film va au delà de ça. Je dis peut être ça avec une certaine naïveté mais WILD SIDE est quand même un film qui parle d’amour, qui croit véritablement aux liens entre les gens et propose ce sentiment comme alternative aux luttes et coup durs qui peuvent parcourir une vie (tout particulièrement pour ces trois personnages là). Mais ils résistent, ils tiennent debout justement grâce à la force des liens qu’ils construisent ensemble. C’est pourquoi WILD SIDE est pour moi porteur de beaucoup d’espoir quand même.

Gaëlle Famelaer


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