Francis Veber: un réalisateur qui sort du placard
Le teint hâlé par le climat californien, le plus français des réalisateurs expatriés revient au bercail nous présenter sa nouvelle comédie. Et quand Francis Veber vous ouvre les portes de son PLACARD, ce n'est pas pour pratiquer la langue de bois. Le scénariste qu'il est avant tout, tel un chef d'orchestre connaît la musique des mots et sait la faire partager, n'hésitant pas à mimer et réciter par coeur des scènes de son nouveau film (dommage que ça ne soit pas filmé). Cinopsis: Francis Veber, vous êtes l'un des rares auteurs français de comédie à succès qui reste, vous sentez-vous l'âme d'un Gérard Oury? Francis Veber: Ah non pas du tout! Oury était un auteur de gags très mécaniques, c'était du comique. Moi, sans être péjoratif à son égard, je dirais que je fais de la comédie. Je serais complètement incapable de faire LE COUP DU PARAPLUIE ou le CORNIAUD. Mon humour à moi c'est pas de désosser une 2CV quand elle rentre dans une Rolls même si je trouve ça très drôle, mais c'est pas mon truc. Moi si vous voulez, je suis un comique de situation, alors que lui était plus un comique de gags. C. : En même temps dans ce nouveau film on a l'impression qu'on ne rit pas seulement. F. V. : C'est vrai que le sujet sous-jacent a peut-être un peu plus de gravité que par le passé mais j'ai envie d'ancrer mes sujets dans le réel. J'avais été frappé par THE FULL MONTY, je trouvais formidable de faire rire avec une petite ville en plein marasme social et des pauvres types qui veulent jouer les Chippendales et qui sont obligés de retirer leur slip. Si vous racontez ça comme ça c'est pas gai comme histoire mais à l'arrivée c'est tellement formidable. Cet humour-là me plaît beaucoup et j'ai envie de viser, de tendre vers ça. Et cette fois, je suis parti avec un homme dans la foule (mon Pignon), petit comptable dans une usine de préservatifs. Il est viré, au bord du suicide, et grâce à son voisin, il va se coller un étiquette sur le dos (celle d'homosexuel) qui va radicalement changer le regard que les autres portent sur lui. C'est ce qui m'intérressait dans le film, c'est l'anti-CAGES AUX FOLLES. Cà ne parle pas de l'homosexualité mais du regard que les autres peuvent avoir de vous et sur ce que la rumeur peut vous faire sans que vous ayez changé de comportement. Ces thèmes me touchent. La rumeur est une chose affreuse qui peut détruire quelqu'un, là il se trouve qu'Auteuil s'en sert comme stratégie pour garder sa place. Mais qu'elle soit utilisée à bon escient ou que vous en soyez la victime c'est très spectaculaire une rumeur. Souvenez-vous d'Adjani quand on avait dit qu'elle avait le sida, elle a été obligée de venir se défendre à la télévision. C. : Est-ce-que c'est plus facile d'écrire une comédie française en ne vivant plus en France? F. V. : Je sais pas si c'est le fait de vivre à Los Angeles qui donne une facilité ou pas, mais ce dont je suis sûr c'est que vous êtes l'homme que vous êtes à partir de 16/17 ans et tout le reste n'est qu'informations. J'étais persuadé d'être international avec une mère russe, je pensais ne faire qu'une bouchée des américains, mais c'est pas vrai, je suis profondément français. En plus la comédie à des racines culturelles très profondes alors que le film d'action non. Vous prenez des mitraillettes, vous rentrez dans une pièce et tirez sur dix personnes, ça peut se passer dans n'importe quel pays du monde. Et c'est pour ça qu'il y a tellement de mercenaires étrangers en Amérique qui prennent la défroque du cinéaste d'action, la comédie c'est beaucoup plus compliqué. C. : Vous pensiez déjà à Daniel Auteuil pour le rôle de Pignon cette fois-ci? F. V. : Oui, oui, Auteuil est un immense acteur. Il me fait penser à de Niro, Pacino, Hoffman qui sont des gens qui si ils n'étaient pas acteurs, ont ne les remarquerait pas dans le métro. Si vous naissez avec la tête d'un Brad Pitt ou d'un DiCaprio, la vie paraît plus simple, ça aide. Alors que si vous naissez avec le physique de Daniel qui est vraiment (. . . ) bon un type moyen, il faut un talent extraordinaire pour arriver à voler malgré tout à l'altitude où il vole. Et c'est pour ça qu'il m'intéressait pour ce Pignon qui au départ est un petit homme dans la foule et à l'arrivée est passé du côté ensoleillé du trottoir. C. : Vous avez la réputation d'être très exigeant sur tournage. F. V. : Ah oui c'est certain, mais c'est dû au fait que je suis aussi scénariste. Un scénariste quand il écrit à les notes de musique dans la tête et puis vous demandez à vos interprètes de vous les restituer. C. : C'est pour ça que vous écrivez en pensant déjà aux acteurs que vous allez utiliser? F. V. : C'est à dire que lors du casting vous pouvez vous couvrir en prenant des grands acteurs et une certaine forme de réussite ou de succès peut vous donner accès à ces acteurs-là. C. : Mais justement, on a l'impression dans vos films que vous ne faites appel qu'à des valeurs sûres du cinéma français, masculines de surcroît. Envisagez-vous d'utiliser un peu plus la jeune génération et de féminiser vos castings? F. V. : J'ai commencé avecLE PLACARD, c'est la première fois dans un de mes films qu'un personnage comme Michèle Laroque, est le moteur de l'histoire. Elle fait changer Pignon, elle lui donne les ailes suffisantes pour qu'il s'envole. Et c'est vrai que c'est tout nouveau pour moi, Mireille Darc dans LE GRAND BLOND AVEC UNE CHAUSSURE NOIRE c'était pas autre chose qu'une robe échancrée dans le dos ou dans LE TELEPHONE ROSE une call-girl donc un stéréotype. Et là j'ai découvert le bonheur de mélanger les présences féminines sans que ce soit des potiches, donc là dessus j'évolue. Quand au fait de prendre des acteurs jeunes, il faut que le sujet et les rôles s'y prêtent. Y'a une petite qui s'appelle Armelle Deutsch dans le film est qui est remarquable et qui est d'ailleurs en vedette dans le prochain film de Zidi. C. : J'ai lu récemment que vous disiez être inspiré par certaines actrices, on peut savoir lesquelles? F. V. : Quand je vois LA VIE REVEE DES ANGES, je trouve ces actrices magnifiques. Pas fatalement des très jeunes d'ailleurs, Binoche dans CHOCOLAT que je viens de voir, est formidable. On a des actrices magnifiques et je m'en veux de ne pas les avoir fait travailler plus. Mais j'ai eu peur pendant très longtemps, je pensais que la comédie était une affaire d'hommes parce-que je ridiculisais mes personnages. Quand vous voyez Pierre Richard s'enfoncer dans les sables mouvants ou se prendre les pieds dans un tapis, vous pouvez pas imaginer une femme faire ça. Trouver une fille qui puisse jouer la comédie et rester séduisante et drôle à la fois c'est pas si simple que ça. C. : Qu'est-ce qu'on trouve quand on fait 40 prises? F. V. : On a un espoir, on cherche quelque-chose. On ne sait pas ce qu'on trouve mais sait ce qu'on cherche. Avec Daniel Auteuil là, j'ai fait 37 prises une fois, parce qu'il n'y arrivait pas et je cherchais quelque-chose. Rochefort a réagi assez durement au début et m'a dit à la fin de la première journée (il se lève et imite Jean rochefort): "Tu comprends mon grand, moi j'ai besoin de plaisir et là j'ai ressenti un certain déplaisir". De la même manière avec Michel Aumont on a été obligés de refaire la première journée parce qu'il ne trouvait pas le ton, il me faisait des rondelles à la Jouvet (il se lève à nouveau et mime la scène) et puis c'est arrivé. C. : Les acteurs ont-ils une marge de manoeuvre dans vos films? F. V. : Le talent qu'ils me donnent passe à travers les mailles de mon exigence et me ravit. Rochefort m'a fait des cadeaux et de la même manière Depardieu m'a offert des choses que je n'aurais pas pu lui demander tellement elles étaient belles. (il refait une ou deux scènes du film) C. : Comment décidez-vous qu'un scénario va aller plutôt vers le théatre ou vers le cinéma? F. V. : Ça dépend du nombre de décors. C'est absurde mais plus c'est enfermé plus c'est théatral, d'ailleurs je ne pensais pas du tout que LE DINER DE CONS était un film possible, je ne voyais pas comment l'aérer. C'est le génie d'Alain Poiré qui m'a amené à y croire. C. : Votre film est avant tout un film sur le regard des autres, quel effet ce regard des autres a sur vous? F. V. : Le regard des autres c'est déjà le regard des critiques qui m'a rendu parfois trés malheureux. Mais je crois que le succès critique et le succès public sont très souvent incompatibles. Vous n'imaginez pas ce que j'ai ressenti à l'époque du JOUET en lisant dans le New-York Times "c'est le plus mauvais film de l'histoire du cinéma", c'est quand même un excès d'honneur (. . . ) parce qu'il y en a eu des nanards! C. : Mais quand le film se taille une belle part de succès, n'est-ce pas un pied de nez à ces mêmes critiques? F. V. : C'est Billy Wilder qui disait après une très mauvaise critique: "Je vais aller toucher mon chèque en pleurant à la banque". Y'a un rapport formidable entre les cinéastes dits commerciaux et la critique. Je me rappelle cette réplique de Guitry qui désespérait parce qu'un critique vient dans sa loge en disant ne pas avoir aimé sa pièce. Il lui dit: "Mais le public riait!" Et le critique lui répond: "Il est bien, le seul!" Mais un film est fait pour être vu et à partir du moment où il est juste fait pour plaire à quelques privilégiés, ça veut dire que vous êtes égoïste. Ecrire et tourner c'est avant tout pour les gens, mais bon la reconnaissance a commencé à arriver et je souffre moins. C. : C'est définitivement vers la comédie que votre coeur balance ou un virage à 180° n'est pas exclu? F. V. : J'y ai pensé mais je me dis que si je fais le compte des gens qui m'ont fait pleurer ou réflechir, y'en a beaucoup en revanche des gens qui m'ont fait vraiment rire y'en a très peu. A partir du moment où Dieu m'a donné peut-être ce don de faire rire, je trouve que ça serait cracher sur les cartes de ne pas l'exploiter au maximum et d'essayer de passer vers quelque-chose de plus dramatique ou de plus sérieux qui pour moi serait des grandes vacances. C'est beaucoup plus difficile de faire une comédie et de faire rire. Ce qui me plaît le plus quand on voit LE PLACARD par exemple, c'est quand on me dit que ça a l'air tellement simple à faire. Je me dis ça va, tant que ça ne sentira pas l'effort ça va. C. : Quelques mots sur les remakes américains des comédies françaises. F. V. : Je porte un regard navré dans la mesure où j'aimerais bien qu'ils finissent par regarder nos films comme on regarde les leurs et qu'ils ne soient pas obligés de les refaire. Mais ça commence à changer. Quand Bégnigni avec LA VIE EST BELLE a fait 60 millions d'entrées au box-office avec un film sous-titré, je me dis qu'il y avait peut-être une petite chance.
Sylvie Jacquy
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