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Alain Corneau voyage au pays d'Amélie Nothomb
Rencontrer Alain Corneau est une expérience riche et passionnante dont on se souvient forcément tant cet adorable bonhomme est enthousiaste, curieux et exalté par tout ce qu'il fait. Formidable cinéphile, mais aussi grand voyageur fasciné par l'Asie et toutes les formes de musique, chacun de ses films est pour lui une fabuleuse occasion de mêler travail et passions tout en abordant des thèmes aussi riches que variés. Fonctionnant au coup de coeur et à l'intuition, c'est cette fois le livre éponyme d'Amélie Nothomb qui l'a amené à se lancer dans une nouvelle aventure cinématographique dont il nous livre ici quelques secrets et réflexions. Cinopsis: Vous avez déclaré que le gore était le seul genre auquel vous ne vous étiez pas encore essayé. Pourtant avec un peu d'imagination dans STUPEUR ET TREMBLEMENTS on pourrait voir une certaine forme de gore psychopathologique. Alain Corneau: Je pense que c'est un peu fort, mais bon comme on dit: "Mon Dieu épargnez-moi les souffrances physiques, les souffrances morales je m'en charge"! Amélie face à la hiérarchie japonaise ne comprend pas quels personnages il y a derrière ces masques et sa panique vient de là. En plus elle est fascinée par ce personnage de Fubuki qui est pour elle un symbole du Japon qu'elle aime. Du coup, toute cette aventure japonaise va lui permettre de se trouver elle même. Ce n'est pas pour rien qu'elle revient et se met à écrire. A mon avis Amélie, sans cette expérience contradictoire et paradoxale, ne serait jamais devenue Amélie Nothomb l'écrivain. Plutôt que de souffrance morale, je préfère parler de rapports paradoxaux, d'initiation contrariée. Mais son cheminement est un cheminement vers la lumière, l'acceptation des autres et de soi. Si le livre a aussi bien marché, c'est que d'une part les gens s'y sont amusés car il est très bien fait, mais aussi parce que c'est le regard d'une Occidentale un peu comme un verre grossissant, sur nos propres labyrinthes. Tout le monde a vécu ce genres d'expériences, à l'école par exemple... Mais ici cela prend des formes plus feutrées et hypocrites. C.: Ce n'est pas le première fois que vous adaptez un roman. Comment avez-vous découvert l'univers d'Amélie Nothomb et pourquoi ce livre là plus qu'un autre? A.C.: J'avais lu plusieurs livres d'Amélie mais dans celui-ci il y avait des choses sous-jacentes et purement personnelles qui me touchent ou m'interpellent. A commencer par mon goût des voyages et les civilisations asiatiques. J'ai beaucoup voyagé en Asie mais le Japon reste pour moi une énigme. J'ai essayé de comprendre ce pays une fois le filtre du folklore et de l'exotisme dépassé, du coup ça m'a amené à un vrai questionnement identitaire sur moi même. Quand on voyage c'est en sorte pour savoir qui on est grâce aux yeux des autres. Plus ils sont différents et plus vous comprenez pourquoi vous êtes différent d'eux et pouvez vous définir. La rencontre fortuite de ce livre m'a proposé d'un seul coup un regard d'européen justement sur une énigme. Jamais Amélie Nothomb ne se permet de pénétrer dans l'intimité japonaise, c'est moralement condamnable. A partir de là, je me suis dit: "Quelle merveille de faire un voyage de plus"! Cela dit à la première lecture même si j'ai adoré ce livre, jamais je n'aurais pensé en faire un film. Je l'ai rangé, et puis à chaque fois c'est toujours pareil, 10 mois, un an plus tard, je le reprend et puis au bout de deux pages je me dis: "Mais y'a un film!", il faut peut-être que tout ça mûrisse. C.: Quand on connaît le livre, on se dit que ce n'est tout de même pas évident tant le style d'Amélie Nothomb est particulier. A.C.: A chaque fois on me dit: "Vous adaptez des livres qui ne sont manifestement pas des films et en plus vous y êtes très fidèle." Et je dis tant mieux! Moi ça ne m'intéresse pas de trahir. Dans STUPEURS ET TREMBLEMENTS, il y a un début et une fin, un affrontement personnel, une vraie résolution. Quels sont les obstacles? Le huis clos, les japonais? Pour moi, ce sont plutôt des cerises sur le gâteau. Ce qui m'intéressait, c'était bien sûr d'adapter l'histoire mais également le style. Je n'ai aucun orgueil d'adaptateur, j'essaye toujours de suivre le livre pour arriver à transmuer le style littéraire à travers le corps des acteurs et c'est ça qui est excitant. C.: Justement comment lui avez proposé d'adapter son livre? A.C.: Quand je travaille sur l'adaptation d'un livre, mon premier réflexe est de demander à l'auteur si il veut collaborer. Comme souvent dans ces cas là, la réponse d'Amélie a été négative. Alors je lui ai dit de me laisser la liberté d'écrire un scénario en lui précisant que je pensais à Sylvie Testud pour le rôle. Grand silence au téléphone, et elle me dit: "Sylvie Testud, mais c'est mon double!" Et là elle se met à parler à la Nothomb: "Je vous baise les pieds!" etc... En fait je ne savais pas qu'elle admirait Sylvie et que depuis le tournage des BLESSURES ASSASSINES elles entretenaient une correspondance. C'était troublant, ça relève du miracle de tomber aussi juste! Mais maintenant que je connais les deux et même si il n'y a aucun rapport physique entre elles, effectivement je peux vous dire qu'elles sont jumelles. Cette espèce d'enfance éternelle, cette grâce indéfinissable et magique, ce regard ouvert sur le monde, cette émotivité immédiate. Amélie, je suis sûr qu'elle écrit sans cesse et tout le temps. Sylvie elle, a un jeu complètement spontané, ça coule de la même manière que l'écriture d'Amélie. Maintenant je comprends vraiment ce que me disait Amélie avant le film. C.: Ce choix de Sylvie Testud était une évidence pour vous? Vous n'avez jamais hésité? A.C.: De temps en temps, on a des bonnes inspirations au cinéma, et les meilleures que l'on peut avoir je crois que c'est dans le choix des comédiens. Je ne connaissais pas Sylvie dans la vie, je l'avais juste vue au cinéma, mais je me suis tout de suite dit que c'était elle ou rien. Je l'ai donc rencontrée, sans savoir qu'elle avait adoré le livre et entretenait des rapports épistolaires avec Amélie Nothomb, et immédiatement mon intuition s'est confirmée. Quand je lui ai annoncé que je voulais qu'elle joue en japonais elle m'a bluffé. Non seulement ça ne lui a pas fait peur du tout, dès le départ elle a compris que la langue allait lui permettre de jouer différemment, mais en plus elle a trouvé l'idée géniale. Elle a travaillé comme une folle pendant trois mois avec un coach et le résultat est bien au dessus de mes rêves. C.: A part elle, c'est vrai que le reste du casting est 100% nippon, ne parlant pas la langue. Comment avez-vous procédé pour la sélection des acteurs? A.C.: On ouvert un casting à Tokyo où j'avais défini les personnages. J'y suis allé plusieurs fois pour faire le point avec le directeur de casting et l'interprète. Je n'ai pas eu trop de mal à trouver les acteurs à part pour Fubuki. En fait j'ai trouvé Kaori Tsuji à Paris dans une agence de mannequin. Les grandes japonaises ça n'existe pas là bas, elles s'en vont si elles sont trop grandes, c'est le cas de Kaori. Concernant la langue japonaise, j'ai beaucoup travaillé sur la phonétique et la gestuelle principalement. Du coup mes indications étaient très claires. Pour moi cette structure hiérarchique japonaise est une sorte de théâtre rituel, c'est une mise en scène sur laquelle il ne faut pas travailler la psychologie mais la musique et la gestuelle. La musique des mots, c'est vraiment le juge de paix pour savoir si une scène est bonne ou pas. Et croyez moi c'est un délice de travailler à l'oreille. En plus les japonais sur le plateau étaient certes des acteurs, mais aussi une source de renseignements constants. C.: Parlez nous un peu du tournage... A.C.: L'ambiance sur le tournage était extraordinairement émotive. Pour moi ça a été une vraie découverte, les japonais sont d'une émotivité désordonnée et exubérante. Par exemple lorsque que Mr Tenshi dit à Amélie que Fubuki en a vraiment bavé pour avoir son poste, à la première prise, les larmes coulaient sur son visage. C'est vraiment le contraire d'un acteur Occidental, si vous voulez le faire pleurer il faut vraiment en faire beaucoup. Eux c'est fabuleux, ils ont vraiment des réactions éruptives et explosives. D'ailleurs je suis sûr que Nothomb a été extrêmement marquée par cette sensibilité immédiate et furieuse qu'ont les japonais dans leurs relations paradoxales. On retrouve ça dans beaucoup des ses livres. Est-ce leurs règles sociales si strictes qui les amènent à cette émotivité ou est-ce leur émotivité qui les a amenés à instaurer ces règles dans leur société. Je n'en sais rien, d'ailleurs en tant qu'Occidental comment pourrais-je me prononcer? C.: Cette expérience est en somme une sorte de voyage qui semble vous avoir vraiment marqué? A.C.: Oui énormément! D'ailleurs, quand je fais un film, j'ai envie de faire voyager aussi les spectateurs, même à l'époque où je faisais de polars. Ici c'est un voyage encore plus fort car il est immobile et sans folklore. Vous savez, j'aime et connais bien l'Asie mais au Japon ce qui fait naître le mystère c'est qu'il n'y a pas d'exotisme et que tout est extrêmement complexe. C'est drôle, depuis le tournage certains des acteurs m'écrivent régulièrement, m'envoient des photos. Ils ont été très émus par ce film. Au Japon la technique de tournage n'est absolument pas la même. Par exemple ils m'ont dit que lorsqu'ils tournent des films de yakusas, le metteur en scène hurle du matin au soir. Imamura, il ne dit pas un mot, Kitano non plus, il ne dit même pas où se mettre devant la caméra. Le fait de les emmener tourner à La Défense en France, les a je pense libérés psychologiquement et leur a permis une plus grande liberté de pensée. Les japonais hors de leur pays sont différents, d'ailleurs lorsqu'ils ont vécu un peu à l'étranger ils regardent leur pays d'une autre manière. Comme ils adorent absorber les cultures extérieures, ils étaient clients de tout ce qu'on faisait et de comment on le faisait. Les figurants prenaient même des photos sur le plateau! Ils sont très faciles à diriger, toujours à l'heure, connaissent leur texte, bref ils sont irréprochables. C.: Amélie Nothomb a t'elle vu le film terminé? A.C.: Oui bien sûr! C'est même la première personne a qui j'ai montré le premier montage et croyez-moi j'étais tremblant. Mais elle a été vraiment enthousiaste et enchantée par le résultat. C.: Et si à ce moment là elle vous avait dit non? A.C.: Elle ne pouvait pas. En revanche ce qu'elle aurait pu faire, comme elle l'a déjà fait sur un autre film, c'est dire: "Librement trahi de...". Mais j'avais pas envie d'avoir ça, j'aurais été très triste. C.: Vous avez tenu et insisté pour que le film soit tourné et vu en japonais, pour les récalcitrants avez vous prévu une version doublée? A.C.: Pour des histoires de contrat j'ai été obligé de faire une version française pour la télé mais j'espère bien qu'elle ne servira jamais. En anglais ou en français le sujet profond de ce film ne peut que nous échapper. Par contre j'ai tenu à respecter le texte le plus possible dans la voix-off qui sert de fil conducteur pour que le spectateur s'identifie le plus possible au personnage d'Amélie. C.: Ne connaissant pas la société japonaise, on en vient quand même parfois à se demander si Amélie Nothomb n'aurait pas un peu forcé le trait et volontairement exagéré pour accentuer l'effet comique? A.C.: Non je ne crois pas. En fait, le comique vient de la réaction d'Amélie, mais pas des japonais. Les acteurs sur le tournage me poussaient même à aller plus loin et j'étais constamment obligé de les retenir. Par exemple, j'arrive au Japon avec ma production japonaise et ça commence à la japonaise du style: "Vous les occidentaux quand vous parlez de nous vous dites n'importe quoi!" Deux sakés plus tard: "Bon d'accord tout ça c'est possible mais quand même pas le coup des toilettes." Quatre sakés plus tard: "Mais bien sûr les toilettes c'est possible et ça pourrait même être pire, tiens y'a les ordures par exemple!" Voilà, maintenant on sait où ça s'est passé, on connaît la société, on connaît l'étage et je crois Amélie sur parole. D'ailleurs, en tournant je n'ai jamais eu aucun malaise, tout était juste et naturel et si ça n'avait pas été le cas les japonais auraient refusé de tourner le film. C.: Ne pensez-vous pas qu'à travers son aventure, Amélie a cherché à devenir plus japonaise que les japonais? A.C.: C'est certain! En fait elle ose deux folies, elle veut retrouver son enfance et son éblouissement de jeunesse, et effectivement elle veut être japonaise. Ce sont deux folies qui sont très actives et fécondes parce qu'on a tous envie de ça quelque part. On a tous envie de redevenir enfant et aussi d'être quelqu'un d'autre. Et c'est ce qui crée le choc. En fait tout ça ce n'est pas la faute des japonais, c'est la faute d'Amélie. Moralité, restez toujours vous même, et en même temps, ne vous fermez pas aux autres, sinon ça ne peut pas marcher. Amélie Nothomb reste tout le temps ouverte, d'ailleurs ses livres ont de plus en plus une forme ouverte, le dernier notamment. STUPEURS ET TREMBLEMENTS est je pense, son livre le plus construit et paradoxalement celui où elle dit ne rien avoir inventé. C.: A votre avis le fait qu'elle soit Belge a aussi son importance? A.C.: La Belgique est pour moi aussi une autre rencontre et c'est bien d'en parler avec vous vu que l'on ne m'en parle jamais. Vous savez, la tradition belge c'est une rencontre extrêmement violente entre une culture du nord et une autre du sud qui a donné cette espèce d'impression surréaliste. Bon, allez, Magritte, Delvaux, les opérateurs comme Bruno Nuytten, les acteurs, les films... Jamais, nous français, on serait foutus de les faire, ce n'est pas notre truc, on ne sait pas faire. Nous, on fait des comédies ou pas des comédies. Les belges ont cette incroyable faculté de mélanger les choses avec une iconographie tout à fait originale et spéciale. Et les livres d'Amélie sont vraiment comme ça. Aucun français ne pourrait écrire des trucs pareils! J'aime la Belgique comme l'Asie pour leurs contradictions et leur diversité qui me passionnent. Je n'aime pas les monocultures, je n'aime pas la pureté, c'est un mot qui me fait peur.
Sylvie Jacquy
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