Durée: 115‘
Genre:
Date de sortie: 16/10/2001
Cotation: **** (de ooo -restez chez vous- à **** -rdv de toute urgence au cinéma)

Avec ses prothèses auditives dans chaque oreille, son air permanent de chien battu et sa garde-robe au « décrochez-moi-ça », Clara n’a rien du stéréotype de la secrétaire attirante et fatale. Vieille fille sourde et coincée, elle a beau être une employée exemplaire et modèle, à la Sédim la société de promotion immobilière qui l’emploie, personne ne la remarque sauf pour se foutre d’elle dans son dos. Elle le sait bien puisqu’elle peut lire sur les lèvres. Un bureau qui croule sous les dossiers et les gobelets à café que ses collègues renversent négligemment, aucune considération, Clara est au bout du rouleau. Excédée, elle pousse la porte de l’ANPE comme celle d’une agence matrimoniale à la recherche d’un stagiaire pour alléger sa tâche mais aussi d’un chic type capable de la regarder autrement et de l’apprécier à sa juste valeur. Son choix va se porter sur Paul. Ce dernier pas très doué pour le rangement et les photocopies l’est en revanche dans d’autres domaines. Ses atouts : il sort de prison et a une belle gueule. Entre eux deux le courant va vite passer sous la forme d’un contrat tacite d’aide réciproque qui va rapidement faire des étincelles.

Avec un nom aussi célèbre et réputé que le sien, Jacques Audiard a su se faire un digne prénom en l’espace de seulement deux films qui ont fait l’unanimité quant à ses qualités de réalisateur. Après 5 ans de silence, ce cinéaste très discret signe son 3ème long métrage, osant réunir dans cette drôle d’histoire inclassable deux comédiens issus de familles de cinéma radicalement opposées qui ne se seraient sans doute jamais rencontrés sans son flair. Sous ses allures de comédie sociale SUR MES LEVRES va finement se transformer en véritable polar pour doucement glisser vers une possible histoire d’amour. En mêlant les styles et filmant harmonieusement les genres, la caméra d’Audiard nous invite subtilement à pénétrer dans chacun des univers de ses deux personnages principaux. A la manière du cinéma muet, elle joue sur les contrastes, la lumière et les cadrages, observant et traquant le moindre détail, soucieuse de restituer leurs sentiments et leurs émotions. Dans cette ambiance particulière, également renforcée par le formidable travail de la bande son qui joue sur les bruitages et les silences (lorsque Clara débranche ses appareils), la rencontre et la métamorphose de Paul et de Clara vont prendre toute leur ampleur et leur crédibilité malgré parfois l’invraisemblance de leurs péripéties.

Nés chacun à leur façon sous le signe de la guigne, ces deux manchots de la vie au contact l’un de l’autre vont apprendre à mettre en commun leurs frustrations et leurs atouts pour se payer une belle tranche de revanche. Comédienne égérie d’Arnaud Desplechin, Emmanuelle Devos en pauvre fille moche et dure d’oreille est particulièrement bluffante. Quant à Vincent Cassel, en petite frappe fraîchement sortie de prison, il n’a tout simplement jamais été aussi bon. Au delà de sa spectaculaire transformation physique c’est avec beaucoup de sobriété et de retenue mais aussi un étonnant travail sur le timbre de sa voix qu’il nous offre une superbe composition.

Une mise en scène originale et inventive, une direction d’acteurs sans fausses notes, une façon atypique et bien à lui de construire ses intrigues, après REGARDE LES HOMMES TOMBER et UN HEROS TRES DISCRET, Jacques Audiard confirme la maîtrise de son cinéma. Cherchant toujours à nous faire découvrir le chemin de héros ordinaires, lui qui jusqu’à présent n’a guère laissé de place à la gent féminine, confie pour une fois le volant à une femme. Si sa manière de bousculer les codes et son besoin d’avoir recours aux effets de style, peuvent parfois dérouter et même être perçus comme une certaine forme de maniérisme et de sophistication, SUR MES LEVRES n’en demeure pas moins un film intense et vibrant prêt à mettre tous nos sens en éveil.

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Journaliste

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